IDÉES

François-Xavier Garneau, historien national en mal de postérité

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Donner un sens à «Je me souviens»

Il y a 150 ans mourait François-Xavier Garneau, auteur de L’histoire du Canada de sa découverte jusqu’à nos jours, dont le premier tome fut publié en 1845.

Garneau fut très tôt après sa mort élevé au statut d’« historien national ». Ce titre glorieux ne renvoie pas simplement au fait que le récit qu’il propose au cours des années 1840 retrace le parcours historique de la nation canadienne-française. Ce que cela signifie davantage, c’est le fait que Garneau écrit non seulement l’histoire de la nation, mais qu’il a le sentiment d’en porter en lui-même le destin. Car après l’échec des rébellions de 1837-1838 et la promulgation en 1841 de l’Acte d’Union, qui semblait sceller pour le pire le destin canadien-français, Garneau et tous les siens sont aux abois. La menace de l’assimilation que fait peser sur eux le rapport Durham et l’Union qui en est la concrétisation appelle la mise en oeuvre d’une stratégie identitaire visant à contrer la menace.

Garneau assume alors ce qui lui apparaîtra relever d’une responsabilité : montrer aux Canadiens français la valeur de leur collectivité et leur fournir le motif de leurs luttes à venir. Cette collectivité, que Garneau inscrit dans le sillage de la grande race incarnée par Guillaume le Conquérant avant de l’appeler à demeurer fidèle à ses traditions et à laisser les « grands peuples faire l’épreuve des nouvelles théories », trouvera la recette de la survivance dans cette description à la fois flatteuse et inquiète. Nous aurons traversé le temps arc-bouté à cette représentation ambivalente faite de résilience, de soumission à la force des choses et de désir de durer.

Garneau avait bien vu que la définition de la collectivité exigeait qu’on l’inscrive dans la durée. Il fallait lui trouver un point d’origine et ce que l’on pourrait appeler un destin. Entre les deux, il fallait la dépeindre dans la singularité d’une personnalité collective. On pourra toujours dire que Garneau a forcé le trait dans la fresque qu’il dessine de la « race intrépide » alors qu’il s’échine à trouver dans les tréfonds de notre histoire les raisons pour lesquelles nous serions, à notre manière, un grand peuple malgré les défaites et les déconvenues. Mais il ne fait rien d’autre que de forger une représentation de l’identité canadienne-française sur laquelle s’appuiera notre collectivité durant un siècle afin de surmonter les écueils d’une histoire qui ne nous avait pas réservé la meilleure part.

Que se lève le prochain « historien national »

Le Québec contemporain pourrait-il voir émerger un nouvel « historien national » ? Encore faudrait-il que nous soyons capables de nous représenter la nation québécoise à l’image d’un peuple inscrit dans l’histoire. Encore faudrait-il que nous reconnaissions dans notre parcours collectif le fil conducteur de ce que Lionel Groulx appelait en 1958 notre « grande aventure ». Ces conditions ne me paraissent plus réunies aujourd’hui.

Le paradoxe de la situation actuelle du Québec tient au fait qu’au terme de ce que Fernand Dumont a appelé l’« hiver de la survivance », et au moment où notre société pourrait achever dans la souveraineté politique le long parcours qui l’a amenée jusqu’ici, on ne trouve plus d’historiens, et plus généralement d’intellectuels, capables comme Garneau de brosser une représentation d’ensemble de la réalité de notre temps. L’histoire nationale est à la fois discréditée et suspecte. Ne signifierait-elle pas repli sur soi et fermeture à l’autre ? Les imprécations partout présentes sur le respect de la différence et le caractère pluriel et métissé du Québec contemporain semblent frapper d’obsolescence sinon de suspicion toute tentative de ressaisissement de l’aventure québécoise sous la figure de l’histoire nationale. Qui aujourd’hui comme Garneau en son temps est disposé à embrasser le destin québécois dans la perspective d’une responsabilité à assumer ?

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