Fin de la diplomatie culturelle

Ottawa transforme les centres culturels canadiens de Londres et de Paris en coquilles vides

17. Actualité archives 2007

Les artistes canadiens et québécois cherchant de l'aide fédérale pour exporter leurs créations ne sont pas au bout de leurs peines. La crise de l'aide aux tournées à peine terminée, Ottawa sabre les services culturels des ambassades canadiennes à l'étranger. Les budgets pour les arts et la culture de toutes les représentations diplomatiques sont comprimés pour l'année en cours et seront éliminés à partir du 1er avril 2007, selon les informations obtenues par Le Devoir.
Les effets se font déjà sentir en Europe. Londres et Paris, deux capitales hautement symboliques pour le pays, sont particulièrement affectés. Leurs lieux de diffusion deviennent des coquilles vides.
Le Centre culturel canadien de Paris n'a pas reçu les subventions nécessaires pour maintenir en l'état ses activités dans les prochains mois. Ses trois employés permanents responsables des secteurs artistiques (arts de la scène, arts visuels, littérature, etc.) pourraient perdre leur emploi au début de l'année prochaine. Ils refusent depuis quelques semaines les propositions de collaboration future d'artistes et d'organismes culturels canadiens.
Cinq postes de responsable des services culturels de Canada House à Londres ont déjà été éliminés au début de l'année. Le volet culturel de l'ambassade du Canada à Berlin sera aussi affecté par des compressions budgétaires.
Le nouveau coup dur pour les relations culturelles internationales du pays découle des compressions budgétaires annoncées fin septembre. Le ministère des Affaires étrangères (MAE) a dû réduire d'environ 12 millions de dollars sur un an et demi son Fonds pour la diplomatie publique (ou ouverte). L'aide aux tournées des artistes à l'étranger liée au volet de Promotion des arts a alors failli passer à la trappe avec son enveloppe annuelle de 4,7 millions. Le ministère a finalement fait volte-face après un mois de mise sous pression de la part des artistes, des organismes culturels et même du ministère de la Culture du Québec.
La menace demeure tout de même. Le Devoir a aussi appris que le programme Promotion des arts du MAE sera de nouveau révisé en juin prochain, si le gouvernement minoritaire demeure en place, évidemment.
Les nouvelles mesures, affectant cette fois les représentations diplomatiques, découlent des compressions maintenues dans le Fonds pour la diplomatie publique (FPP) malgré les protestations des milieux culturels québécois. Au total, un peu plus de sept millions de dollars vont disparaître dans l'année budgétaire en cours, mais surtout en 2007-08. Bon an, mal an, depuis le début de la décennie, le budget du FPP s'élevait à 25 millions.
Les enveloppes culturelles éparpillées dans les délégations canadiennes à l'étranger permettaient par exemple d'aider un peu les artistes en représentation à acheter de la publicité dans les médias locaux. À Shanghai, la petite caisse culturelle n'était que de 20 000 $ par année. Le budget total du ministère oscille autour de 1,5 milliard par année.
Un euphémisme technocratique
Le bat blesse surtout en Europe. «Pour Paris, nous n'avons pas l'intention de fermer notre centre culturel, commente Réjean Beaulieu, porte-parole du ministère des Affaires étrangères. Pour Berlin et Londres, nous continuons nos activités pour l'instant.»
Mais encore? Que signifie ce «pour l'instant»? «Jusqu'à la fin de l'année fiscale 2006-07, répond le fonctionnaire basé à Ottawa. Après, franchement, on entrerait dans des spéculations et je ne peux absolument pas faire de commentaire là-dessus.»
Il ajoute toutefois que les budgets pour cette année fiscale (2006-07) sont «réduits mais maintenus», là encore sans fournir de chiffres ni pouvoir «parler pour l'avenir». M. Beaulieu précise que ces budgets, comme les activités diplomatiques de nature culturelle dans les trois capitales européennes (Londres, Paris et Berlin), sont «sous examen». L'euphémisme technocratique a été utilisé au moment de la crise de l'aide aux tournées pour décrire une volonté ferme de comprimer, voire d'éliminer les dépenses.
Les informations filtrent au compte-gouttes. Le cabinet a refusé de répondre aux questions générales sur la diplomatie culturelle et aux interrogations précises sur l'avenir du Centre culturel à Paris. Le traitement du dossier a été délégué aux services des communications du ministère.
Pour Londres, il est déjà trop tard. Les cinq agents responsables de l'assistance à la programmation, des liaisons avec les agences culturelles britanniques et des subventions sectorielles ont été remerciés l'hiver dernier. «La décision a été prise avant les compressions de septembre, dit Réjean Beaulieu. Il n'y a pas de lien entre les deux. Ce qui s'est passé à Londres est le résultat d'une restructuration au début 2006 de notre Programme de diplomatie ouverte, ça veut dire les affaires culturelles, publiques et académiques.»
Dans ce cas, la «restructuration» veut dire «une meilleure intégration, plus efficace et plus facile à gérer», selon le porte-parole. Les cinq employés du secteur culturel ont été mutés à d'autres fonctions au haut-commissariat ou ont carrément quitté Londres. «Il y a toujours une unité culturelle à l'intérieur de notre section des affaires publiques, dit M. Beaulieu. Il ne peut cependant préciser combien de personnes demeurent affectées au traitement exclusif des affaires culturelles, ni dire à quel niveau se situent maintenant les budgets réservés à cette fonction.
À Paris, les responsables ont déjà commencé à rejeter les offres d'exposition pour l'année prochaine. Des refus officiels parviennent depuis quelques semaines du Centre culturel canadien (CCC) à des artistes et des musées québécois. Les lettres parlent de l'impossibilité de prendre des engagements dans un contexte où il s'avère difficile d'honorer les contrats déjà signés. Les employés font aussi référence à «l'avenir incertain» du centre.
Pour l'instant, la fermeture du 5 de la rue de Constantine, dans le 7e arrondissement, ne semble pas envisagée. Le CCC comprend une collection de 20 000 monographies et de documents électroniques sur le Canada. Il abrite aussi les modestes antennes européennes de Téléfilm Canada, de l'ONF et de Bibliothèques et Archives Canada.
Les signes de l'importante mutation en cours se multiplient. Cet été, le ministère des Affaires étrangères a également sabordé en catimini son magazine Regards sur le monde. La publication lancée en 1998 donnait un aperçu des questions de politique étrangère dans une perspective canadienne et traitait des initiatives du Canada dans les affaires internationales. Le dernier numéro, le trentième, publié en juin, présentait notamment des artistes canadiens originaires du Moyen-Orient, dont le cinéaste Atom Egoyan et l'auteure Abla Farhoud.
Le milieu culturel québécois maintient sa campagne contre les effets des compressions. Les compagnies québécoises de danse, très actives hors frontières, s'avèrent les plus déterminées. Avant-hier, le spectacle de la compagnie Flak de José Navas, présenté à l'Agora de la danse à Montréal, s'est ouvert sur une dénonciation en règle des «budgets faméliques» consacrés à l'aide aux tournées par Ottawa. Des interventions semblables ont eu lieu avant les spectacles La Pudeur des icebergs de Daniel Léveillé et Kagemi de Sankai Juku (devant un Théâtre Maisonneuve rempli à craquer). Il semble que la récente volte-face du gouvernement Harper sur la stricte question de l'aide aux tournées n'ait pas freiné les inquiétudes.


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