Diversité culturelle : au-delà de la convention

Convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles

En adoptant une convention sur la diversité culturelle, l'UNESCO a-t-elle ouvert une boîte de Pandore ?
Qui sait? La diversité culturelle est peut-être un dangereux virus. En tout cas, ceux qui en ont formulé l'idée, il y a quelques années à peine, n'en reviennent pas de la rapidité avec laquelle cette idée pourtant simple a conquis les esprits au point de donner naissance en quelques années à une convention internationale adoptée en octobre dernier par une majorité écrasante des membres de l'UNESCO.
«Cette victoire n'était que la première marche, explique le comédien Pierre Curzi, coprésident de la Coalition canadienne pour la diversité culturelle. Tout à coup le débat s'ouvre et l'on aborde des questions entièrement nouvelles.»
Pèlerin de la diversité culturelle, Pierre Curzi souhaite que la convention soit ratifiée par au moins 30 pays d'ici le mois de juin 2007. Pour ne pas perdre de temps, il compte notamment sur la Francophonie et ses 49 États membres. Ce court délai permettrait de tenir la première conférence des pays signataires dans deux ans à peine, soit lors de la 34e Conférence générale de l'UNESCO. Sinon, il faudra attendre deux ans de plus. Bien sûr, Curzi souhaite que la convention soit ratifiée par beaucoup plus de pays. Déjà, les Américains ont fait savoir qu'ils ne resteront pas les bras croisés. En octobre, Kristin Silverberg, haut responsable du département d'État américain, y allait d'une mise en garde en affirmant que les États-Unis pourraient «tenter d'empêcher» les États de ratifier la convention.
Parmi les pays adhérents, estime Curzi, il importe d'obtenir une représentation géographique significative, comprenant par exemple plusieurs pays arabes et plusieurs pays d'Asie, où les partisans de la convention sont encore peu nombreux. Il serait utile aussi que les pays du Commonwealth s'intéressent à cette convention, ce qui permettrait de rejoindre les pays de l'Afrique anglophone qui sont demeurés pour l'instant à l'écart du débat.
Ensuite, il faudra faire pression sur la conférence des adhérents pour que celle-ci mette en branle un processus encore plus large d'adhésion à la convention. La conférence devra se doter d'un comité intergouvernemental qui veillera à ce que les ententes commerciales bilatérales ne viennent pas annuler les bénéfices de la convention. «On a fait naître des espoirs partout dans le monde. Il faut maintenant y répondre», dit Curzi.
Les espoirs sont d'autant plus grands que cette convention ne permet pas seulement aux pays de protéger leur production nationale, explique le juriste Ivan Bernier. «S'ils ont le droit de défendre leur culture par rapport à l'étranger, les pays doivent aussi s'assurer que l'équilibre et la diversité sont préservés à l'intérieur même de leurs frontières.»
Une question délicate
Ce faisant, la convention ouvre un débat entièrement nouveau sur une question très délicate. Selon Ivan Bernier, «on peut s'attendre à ce qu'il y ait des contestations. Certains pays voudront s'assurer que les mesures protectionnistes correspondent à cet esprit». Ainsi, la convention ne devrait pas permettre d'empêcher, par exemple, tous les films américains de pénétrer en Iran. On pourra même l'invoquer pour défendre les droits d'une culture minoritaire à l'intérieur des pays signataires.
Déjà, certains ont commencé à le faire. «Les pays arabes sont riches d'une grande diversité, mais ils ne respectent pas cette diversité culturelle», dit Leila Rezk. La directrice de l'organisation libanaise Dialogue XXI rappelle que les cultures des minorités kurdes, berbères, syriaques, araméennes, arméniennes, coptes, juives, palestiniennes, etc., sont souvent ouvertement bafouées dans ces pays. En Syrie, par exemple, les 300 000 Kurdes ne parviennent même pas à obtenir des documents officiels de citoyenneté. Après les Kurdes en Irak, les Berbères viennent à peine d'obtenir la reconnaissance de leur langue au Maroc.
Cela n'a pas empêché les pays arabes de voter le texte de la convention. «Mais leur adhésion à ce texte est à mon sens biaisé, dit Leila Rezk. D'abord parce que cette convention n'est pas suffisamment contraignante pour obliger les États signataires à en respecter les clauses, pas plus qu'ils ne respectent d'ailleurs les autres conventions, notamment celles sur les droits de l'homme. Puis, parce que le concept de diversité est souvent utilisé comme un mode de revendication en faveur du respect des expressions culturelles arabes sur les marchés internationaux et, surtout, comme un système d'affirmation de la voix arabe sur la scène internationale.»
Pays en développement
Les experts estiment que la convention pourrait à tout le moins permettre de se faire une meilleure idée de l'état de la création culturelle qui prévaut dans les pays adhérents. Ceux-ci doivent en effet informer l'UNESCO des mesures prises dans ce domaine.
Il sera par ailleurs difficile de mobiliser les pays en développement si la conférence des pays signataires ne crée pas le fonds international pour la diversité culturelle mentionné dans l'accord. «Si la mise en oeuvre de la convention intègre l'aide au développement, cela donnera plus de poids aux pays du Sud», explique Hélène Ruiz-Fabri, professeure à la Sorbonne. Or, l'Organisation mondiale du commerce (OMC), dit-elle, est de plus en plus obligée de tenir compte de l'opinion de ces pays. En cas de conflit entre la convention et l'OMC, celle-ci ne pourra pas ignorer l'opinion des pays en développement.
Mais cette convention demeurera théorique si les pays ne prennent pas la responsabilité de renforcer leurs propres politiques culturelles, dit Pierre Curzi. Selon lui, il faut dès maintenant aider les pays qui n'en ont pas à se donner de véritables politiques favorisant les créateurs. Dans les pays d'Amérique du Sud par exemple, il faudra tenir compte tant des minorités ethniques que des peuples aborigènes. Enfin, il faudra envisager les défis que pose à la culture la dématérialisation des oeuvres qui permet leur diffusion à l'infini sur Internet. Bref, les pères de cette convention ont semé les germes d'un débat qui ne fait que commencer.


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