Décrire le français québécois ou en faire une norme?

2005


Libre opinion: Je relève dans l'article de Jean-Claude Corbeil (Le Devoir, 14 janvier), qui répond à mon propre texte publié dans Le Devoir du vendredi 7 janvier 2005 («Un autre dictionnaire québécois, pourquoi?») une contradiction, courante chez les partisans d'un «standard québécois».
Il prétend que «trois consensus» se sont dégagés au Québec au sujet de la norme linguistique alors que, quelques lignes plus haut, il reconnaît que «ce débat [...] s'est intensifié durant les 50 dernières années (1955-2005)» et que «les discussions relatives à un éventuel dictionnaire du français en usage au Québec [....] sont encore vives». De deux choses l'une : ou bien il y a consensus, et alors il n'y a plus de débat, ou bien il y a débat, et alors il n'y a pas de consensus... Arrêtez de prétendre qu'il y a consensus : c'est faux.
M. Corbeil affirme que je le cite d'une façon inexacte lorsque je dis qu'il considère que «le français du Québec devrait être décrit comme s'il était la langue d'une seule et unique communauté linguistique». Selon lui, il aurait plutôt dit : «Notre objectif doit être de décrire le français au Québec, exactement comme si nous étions la seule communauté linguistique de langue française qui existât.» Voilà qui est très différent, et encore plus rassurant ! Et, bien sûr, c'est une idée scientifiquement fausse, qui ne peut mener qu'au séparatisme linguistique.
Je relève deux insinuations de M. Corbeil. «Où était Lionel Meney pendant ces discussions [sur la norme] ?», écrit-il. Il est vrai que je n'ai vu M. Corbeil qu'une seule fois dans ma vie. C'était au consulat de France, où il était venu chercher une médaille que lui remettait le représentant de la patrie de l'impérialisme linguistique. En réalité, pendant tout ce temps où les endogénistes placotaient aux frais de la princesse (pardon, sur le bras des payeurs de taxes) et «dégageaient [entre eux] des consensus», j'étais assis devant mon ordinateur et je rédigeais le Dictionnaire québécois-français.
L'histoire des subventions
Justement, autre insinuation : «Ce qui chicote [...] le plus Lionel Meney, ce sont les subventions versées au projet des universités Laval et Sherbrooke alors qu'il n'en a reçu aucune pour son propre dictionnaire.» Certains de mes collègues de l'Université Laval le savent très bien pour me l'avoir reproché, je n'ai jamais eu l'intention de demander de subventions pour ce projet. J'ai fait la preuve qu'on peut rédiger un dictionnaire sans subventions alors que d'autres, qui en ont reçu d'importantes, n'ont pas réussi à «livrer la marchandise». C'est ce qui risque d'arriver dans le cas du projet de Dictionnaire normatif québécois, dont le directeur vient d'annoncer un (premier) retard d'un an...
Dernier point, M. Corbeil insinue que je condamnerais les «mots d'ici», ce qui est particulièrement ridicule quand on sait que je suis l'auteur du dictionnaire qui donne la description la plus complète, à ce jour, du français québécois, en nombre de mots et d'expressions traités et d'exemples québécois cités. Autant il m'apparaît normal de décrire le français québécois, autant je m'interroge sur la légitimité et la compétence de gens qui prétendent nous imposer une norme québécoise, leur norme québécoise, politico-linguistiquement correcte.
Lionel Meney
_ Auteur du Dictionnaire québécois-français - Pour mieux se comprendre entre francophones (Guérin, 1999)

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Lionel Meney13 articles

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Linguiste et lexicographe, Lionel Meney a été professeur titulaire à
l’Université Laval (Québec). Il est l’auteur du « Dictionnaire
québécois-français : pour mieux se comprendre entre francophones » (Guérin, Montréal, 1999) et de « Main basse sur la langue : idéologie et interventionnisme linguistique au Québec » (Liber, Montréal, 2010).





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