Revue de presse

Conservateurs au pilori

Afghanistan - torture, mensonges, censure et cafouillage

Les conservateurs de Stephen Harper n'avaient visiblement pas prévu le coup. Ils savaient fragile l'appui des Canadiens à la mission en Afghanistan, mais ils ne pensaient visiblement pas que le sort réservé aux prisonniers remis par les soldats canadiens aux autorités afghanes les plongerait dans la pire crise qu'ils aient connue depuis leur prise du pouvoir. Le premier ministre a d'ailleurs dit que ce ne sont que de présumés talibans, après tout, lorsqu'il a réagi aux révélations du Globe and Mail selon lesquelles ces détenus disent avoir été torturés et maltraités une fois entre les mains afghanes.
L'indignation est unanime à travers le pays, tous les journaux ayant décrit la succession de mensonges et de demi-vérités servis par le gouvernement Harper dans ce dossier. Voilà un gouvernement «qui a fait preuve, au mieux, d'aveuglement volontaire et qui, au pire, a accepté les sévices faits aux prisonniers», dénonce le Times Colonist, de Victoria, qui craint maintenant pour la sécurité des troupes canadiennes sur le terrain. Comme presque tous les quotidiens, le Times Colonist estime que, peu en importe la raison, le gouvernement Harper mine «l'honneur du pays et de la mission». Le Chronicle-Herald, de Halifax, juge pour sa part que «la naïveté feinte des conservateurs [...] ne sert en rien le Canada, ses idéaux et ses buts». Le quotidien n'accorde aucune crédibilité aux démentis de Harper. Il convient qu'instaurer la règle de droit dans un pays comme l'Afghanistan demande du temps, mais il déplore les tentatives du gouvernement de minimiser les atteintes aux droits de la personne.
Selon le Globe and Mail, le Canada ne peut jouer la carte de l'ignorance. Le gouvernement avait un rapport interne qui décrivait les risques de torture dans les prisons afghanes, une situation déjà documentée par d'autres gouvernements et organisations. «Il savait à quoi s'attendre et avait par conséquent une obligation encore plus grande de prendre des précautions pour protéger les prisonniers transférés.» Mais le Canada n'a rien fait ou presque. Pis, le gouvernement a tenté de jouer la carte de l'innocence, dénonce le quotidien.
Droits ou mission
Le Edmonton Journal s'insurge contre ceux qui disent que la torture fait partie de la vie en Afghanistan. «Cela équivaut à admettre que les Canadiens se battent et meurent pour peu de chose dans une guerre impossible à gagner.» Pour ce journal, une solution serait de menacer de se retirer d'Afghanistan si le régime en place ne fait rien pour corriger la situation. Le Vancouver Sun et le National Post reprennent cette solution, notant que le Canada est en Afghanistan à la demande, entre autres, du gouvernement Karzaï et dans le but d'aider à la mise en place d'un État de droit.
Convention internationale ou pas, écrit le Post, le Canada a «l'obligation morale de s'assurer que les prisonniers qu'il transfert ne soient pas soumis à la torture par la suite. Être à l'abri de la torture est un droit humain fondamental qu'on se doit de protéger pour quiconque tombe sous notre responsabilité». Les observateurs canadiens doivent avoir accès aux détenus. «Nous devons en faire une condition pour maintenir nos troupes dans le pays de M. Karzaï», conclut le quotidien.
Le Winnipeg Free Press pense que, faute de garanties, le Canada et ses alliés de l'OTAN n'auront d'autre choix que d'envisager de construire leur propre centre de détention. Le Star-Phoenix, de Saskatoon, et le Toronto Star recommandent plutôt de négocier une nouvelle entente plus musclée, similaire à celle conclue par les Pays-Bas et qui leur permet d'assurer le suivi des prisonniers.
Crise de confiance
Dans le Toronto Star, le chroniqueur James Travers estime que le problème des prisonniers découle du manque de supervision civile de la mission militaire, ce qui a permis aux hauts gradés de mener leurs affaires à leur façon, de conclure des accords commodes pour eux mais dépourvus des garde-fous exigés par nos obligations internationales. Ce scandale, au dire de Travers, équivaut à une «coulée d'acide» sur l'appui des Canadiens à la mission. Dans un second texte, il dit voir dans cette affaire une preuve d'usure de ce «nouveau gouvernement», qui se bute sans arrêt à un mur de méfiance. Lawrence Martin, dans le Globe and Mail, conclut aussi que cette affaire est en train de se transformer en véritable scandale, non pas à cause des dérapages, mais bien parce que le gouvernement a tenté de camoufler la vérité. Et le premier ministre ne peut s'en laver les mains, lui qui est reconnu pour tout contrôler. Selon Barbara Yaffe, du Vancouver Sun, le premier handicap de Harper est justement son incapacité à inspirer la confiance, et cette affaire ne vient rien arranger.
Margaret Wente, du Globe and Mail, se démarque, affirmant que «le mauvais traitement des détenus est une conséquence morale incontournable de la guerre». Elle s'étonne de la surprise de tout le monde. Les soldats canadiens font la guerre et n'ont pas les moyens d'aller au combat et en même temps de garder les prisonniers. Mais elle convient qu'une guerre comme celle-là ne se gagne pas sur le terrain mais au Canada, dans l'arène de l'opinion publique, et que cette affaire est un désastre à cet égard. Pour elle, toutefois, les vraies questions demeurent: pourquoi sommes-nous en Afghanistan et pouvons-nous gagner? Elle est persuadée que le Canada ne trouvera pas plus de réponses à ces questions que les Américains au Vietnam et en Irak. Rebâtir une nation est pratiquement impossible, surtout qu'on ne sait même pas si les Afghans veulent de la société juste qu'on leur promet, affirme Wente. «Plus le temps passera, plus nous aurons l'impression que tout le sang et les ressources dépensés sont comme de l'eau versée dans le désert», conclut-elle avec pessimisme.
mcornellier@ledevoir.com


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