Cinéma: le bal des vampires

Par Marie-Claude Loiselle

Cinéma québécois : crise de financement

Libre-Opinion: Depuis qu'a été mis en place le système des enveloppes à la performance -- qui, rappelons-le, octroie la moitié de tout l'argent de Téléfilm destiné aux longs métrages aux producteurs dont les films ont fait les meilleures recettes aux guichets l'année précédente --, le milieu cinématographique en proie aux dissensions se déchire.



Mais ceux qui en appellent le plus fort à la solidarité en déplorant que «le milieu s'entre-tue de la sorte» et qui voudraient voir le problème du financement de notre cinéma ramené à une simple question de manque d'argent ne sont-ils pas précisément ceux qui ont grandement intérêt à ce que rien ne change dans le système actuel, ceux qui profitent largement des enveloppes à la performance, au détriment de plusieurs dizaines d'autres cinéastes, producteurs et petits distributeurs qui «en arrachent» ?
Il n'y a qu'à voir comment ce système des enveloppes a fabriqué de toutes pièces des millionnaires (qui connaît le salaire que se versent, grâce aux fonds publics, les quatre ou cinq plus gros producteurs québécois ?) pour comprendre que ceux qui en bénéficient sont prêts à mettre en oeuvre toutes les ruses et séductions possibles pour continuer à profiter de la manne.
Si à peu près tout le monde s'entend sur le besoin urgent d'allouer davantage de fonds au financement des films, ne pas réclamer en même temps que soit revue la politique actuelle de Téléfilm ne fait que repousser le problème qui, tôt ou tard, éclatera au visage de tous.
Oui, plus d'argent donnerait la possibilité à un plus grand nombre de cinéastes de réaliser des films chaque année, mais quel(s) type(s) de films ? Soutiendra-t-on davantage de cinéastes ayant une vision personnelle et singulière, ces cinéastes grâce auxquels une cinématographie peut exister -- les Bélanger (Gaz Bar Blues, 2003), Leclerc (Mémoires affectives, 2004), Morin, Lepage, par exemple, qui ne tourneront pas cette année --, ou encore plus de films à visée purement commerciale, qui vieillissent rapidement et très mal ? Des millions supplémentaires ne serviront-ils pas avant tout à attiser la voracité croissante de ceux qui sont déjà responsables de l'augmentation vertigineuse du budget moyen des longs métrages de fiction au Québec depuis la mise en place de la dernière politique de Téléfilm, celui-ci étant passé de 1,9 M$ en 1999-2000 à 4,9 M$ en 2005 ?
Bien sûr, il n'est pas question de revenir aux budgets d'avant 2000, mais doit-on pour autant demander à l'État d'assumer à lui seul des coûts de production de l'ordre de sept, huit et 10 millions de dollars ?

Pourquoi quelques-uns se sont-ils indignés qu'on dise à une productrice ayant besoin de 9 M$ pour mener à terme le prochain film de Denys Arcand -- dont elle se plaît à rappeler l'«envergure internationale» -- de se tourner davantage vers un financement étranger (et privé) ? Sa compagnie de production, Cinémaginaire, n'a-t-elle pas déjà reçu à elle seule près du quart de tout l'argent prévu par Téléfilm en 2005 pour les films en français ? Après tout, les cinéastes dit « internationaux» n'ont-ils pas presque tous recours à l'aide d'autres pays ? Ce qui se vérifie même dans le cas de cinéastes couronnés d'une ou deux palmes d'or comme les Loach, Moretti, les frères Dardenne, Polanski ou Lars von Trier.
Enfin, nous croyons qu'accroître le budget destiné aux longs métrages en accordant encore 50 % de l'argent disponible à quelques producteurs «performants» (et même 75 % si les détenteurs des enveloppes continuent d'avoir accès à l'autre 50 %, soit celui du fonds régulier) reviendrait à abandonner encore plus de fonds publics aux compagnies privées qui n'ont pour seul mérite quantifiable que d'avoir su attirer les foules dans les salles du Québec, et cela en dépit du fait que les films produits aient ou non trouvé une résonance hors de nos frontières -- et encore moins qu'ils aient les qualités nécessaires pour résister à l'usure du temps.
Pour permettre réellement à un plus grand nombre d'oeuvres diversifiées de voir le jour, il faut impérativement qu'une augmentation des fonds alloués aux longs métrages aille de pair avec une réforme du système actuel de financement, et en premier lieu l'abandon des enveloppes à la performance, qui gangrène notre cinéma en plus de diviser le milieu.
Que d'arrogance
Encore une fois, ce que cette crise révèle avant tout, c'est à quel point les hommes et les femmes de pouvoir de notre cinéma savent jouer habilement de tous les attributs de ce pouvoir : jeu sur l'image, sens stratégique aiguisé, bon usage des médias. Sous les dehors séduisants du prestige, ils font preuve de l'arrogance de ceux à qui on ne devrait rien refuser.
Derrière cette colère presque hargneuse manifestée contre la décision de Téléfilm de réduire la somme d'argent demandée pour le film d'Arcand afin de permettre également à celui de Bernard Émond de se faire (second film de la trilogie entamée avec La neuvaine), on a vu s'exprimer clairement, et comme jamais auparavant, le profond mépris qu'a fait naître le succès de certains films à l'égard des cinéastes qui ne se situent pas du côté du divertissement et du spectacle, ceux qui croient encore qu'un cinéma exigeant est aussi possible au Québec.
Il ne s'agit plus seulement de célébrer le «cinéma qui marche». En s'indignant qu'on n'ait pas «tout misé sur Arcand», on condamne plus directement qu'il n'y paraît des dizaines d'autres cinéastes qui peinent à se construire une oeuvre au Québec.
Il faut aussi avoir du front pour oser affirmer, comme le fait Fabienne Larouche («Le "bon" cinéma d'État», Le Devoir, 7 juillet 2006), que «certains ["artistes"] sont plus égaux que d'autres» puisqu'ils bénéficieraient de «privilèges d'État», cette auteure s'en prenant ainsi violemment, bien qu'à mots couverts, à Bernard Émond avec qui Arcand a dû «partager» les restes, en passant sous silence le véritable privilège d'État que constituent les enveloppes à la performance. Combien y a-t-il de pays dans le monde qui offrent ainsi chaque année quelque 2,7 M$ à une compagnie privée, qui peut en disposer comme bon lui semble, sans avoir à rendre de comptes ? Oui, Denys Arcand doit tourner lorsqu'il est prêt, ne pas attendre... Mais qu'on ne vienne pas dire que ce système pèche par excès d'égalitarisme et qu'on n'essaie pas de nous émouvoir ni sur le sort d'un cinéaste soutenu par la productrice la plus influente et la plus riche du Québec, ni sur celui de ces quelques entrepreneurs culturels prospères qui réclament toujours davantage de pouvoir et de fonds publics.
Ces producteurs et distributeurs ont courtisé pendant des années les fonctionnaires pour être écoutés et se faire tailler sur mesure des politiques à leur convenance. Maintenant qu'ils ont obtenu toute la liberté d'action et le pouvoir que leur confèrent les enveloppes à la performance, ils veulent plus encore : toute l'attention des médias, tout l'argent de la cagnotte. On aimerait voir comme une bonne chose le fait que plus d'argent soit investi dans notre cinéma, mais dans les circonstances il y a de quoi être inquiet pour l'avenir...
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Ce texte est la version abrégée de l'éditorial du n° 128 de 24 images, qui paraîtra le 18 août.
Marie-Claude Loiselle
_ Rédactrice en chef, 24 images


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