La guerre selon «l'Orient compliqué»

La conception de la lutte armée dans le monde arabo-musulman est diamétralement opposée à celle de l'Occident

Géopolitique du Proche-Orient

Par Antoine Char
«L'Orient compliqué.» De Gaulle, c'est bien connu, avait le sens de la formule. Avant de partir pour le Liban en 1941, sans doute avait-il eu vent d'un manuscrit du XIIIe siècle qui offrait aux califes, sultans et vizirs des recettes simples pour vaincre l'ennemi et mieux régner dans une région du monde qui n'a jamais cessé d'être une poudrière.

«Vers l'Orient compliqué , je volais avec des idées simples», avait rappelé l'illustre général en foulant le sol du pays du Cèdre, alors protectorat français. Il n'avait pu lire Manteaux d'étoffe fine dans les ruses subtiles puisqu'il ne fut traduit qu'en 1976, six ans après sa mort. Qu'aurait-il alors découvert dans sa version française intitulée Le Livre des Ruses ? Un éclairage, parmi d'autres, sur l'éternel conflit israélo-arabe et surtout «une conception de la guerre dans le monde arabo-musulman diamétralement opposée à celle que nous avons encore en Occident», explique Janine Krieber, professeure au Collège militaire royal du Canada, à Saint-Jean-sur-Richelieu.
«Ce livre, collection d'écrits stratégiques arabes, nous dit que tout est permis dans une guerre. II ne faut pas affronter l'ennemi directement mais saper sa volonté de combattre. L'une des règles les plus efficaces c'est d'assassiner son chef ennemi, semer le trouble dans la cité ennemie, mener des guerres de raids, éviter les attaques de front.»
On est loin, ajoute la chercheure en relations internationales, de l'idée de la «bataille décisive entre deux armées dans un champ de blé, chère à la Grèce antique et qui a longtemps été la manière occidentale de mener des guerres».
Mais si «le monde islamique n'a jamais intégré cette idée de bataille décisive qui se fait selon un certain nombre de règles que tous les adversaires doivent suivre», sur quel socle repose sa stratégie politico-militaire ?
Plusieurs réponses, selon Krieber, se trouvent dans le livre que n'a pu lire De Gaulle. Que dit Le Livre des Ruses, traduit par René Khawam ? Essentiellement ce qu'écrivait Sun Tsu, au IVe siècle avant Jésus-Christ, dans l'Art de la guerre : le bon général gagne la guerre sans livrer bataille.
Version militaire des Mille et une Nuits
Farci d'anecdotes savoureuses, de paraboles et de fables mythologiques, l'ouvrage, écrit, dit-on, par un érudit anonyme, inspira sûrement Machiavel. Il se lit comme une version militaire des Mille et une Nuits, dans laquelle les formules brillantes se suivent en cascades.
«Celui que tu ne peux vaincre par les armes, déchire-le avec tes ongles.» «La tromperie donne de meilleurs résultats que la bravoure dans le combat.» «Ayez à coeur d'employer la tromperie dans la guerre, car elle vous permet d'arriver au but d'une façon plus certaine que la bataille dans un corps à corps sanglant.»
La ruse -- ou le subterfuge, la duperie, le stratagème... -- pour arriver à ses fins n'est pas considérée comme une perfidie. Toutes ces notions se trouvent d'ailleurs dans le Coran. («Dieu a usé de ruse; Dieu est le meilleur de ceux qui se servent de ruse pour arriver à leur but», Coran III, 47).
Si «tout est ruse» -- terme ô combien équivoque et chargé de malentendus en Occident -- pour le monde islamique, ce n'est là qu'une notion générale qui englobe sagesse et patience, fait remarquer Janine Krieber.
«La façon de faire la guerre à l'occidentale n'est pas la seule façon de faire la guerre. La conception occidentale de bataille décisive avec ses guerriers qui doivent se présenter devant l'ennemi, avec le concept du duel des héros, est une conception anti-naturelle de faire la guerre. Il y a une façon plus économique, plus efficace du point de vue stratégique de battre son adversaire et c'est à peu près ce que dit Le Livre des Ruses.»
Ne pas livrer le combat de front avec un ennemi plus puissant est un principe suivi par tous les stratèges arabes. C'est actuellement le cas dans la guerre que se livrent Tsahal (l'armée israélienne) et le Hezbollah, le «Parti de Dieu» au Liban.
Timor Goksel, ancien conseiller de la Force intérimaire des Nations unies au Liban (FINUL) déclarait d'ailleurs la semaine dernière que les combattants chiites «ne cherchent pas l'engagement frontal avec la machine militaire israélienne mais plutôt à l'attirer au Liban, de façon à ce qu'elle étire ses lignes et qu'ils puissent commencer à lui porter des coups» (dépêche de l'AFP, datée du 28 juillet).
Pour Janine Krieber, les guérilleros espagnols ne faisaient pas autrement contre les troupes de Napoléon «qui a perdu plus de soldats en Espagne que dans sa campagne de Russie».
«Humaniser» la guerre
Peu importe comment on se bat contre l'adversaire et puisque la guerre est rarement une fin en soi, les penseurs militaires, les théoriciens et les gouvernants ont, depuis la nuit des temps, chercher à «humaniser» le recours à la force.
Abou Bakr, premier calife de l'islam proclamait déjà à ses guerriers : «Conduisez-vous comme des hommes, sans tourner le dos. Mais que le sang des femmes, celui des enfants et des vieillards ne souille jamais vos mains.»
Pour l'islam, le christianisme et le judaïsme, la guerre, qui remplace le droit par la force, est un mal absolu certes, mais parfois nécessaire (la notion de «guerre juste» selon Saint-Augustin est toujours d'actualité), auquel il faut imposer des règles d'humanité.
Il faudra cependant attendre le milieu du XIXe siècle et le début du XXe pour voir le droit humanitaire réglementer les hostilités. Deux traités sont alors respectivement signés : la première Convention de Genève de 1864, qui porte sur les militaires et les civils, et la Convention de La Haye de 1907, qui fixe essentiellement les droits et devoirs des belligérants dans la conduite de la guerre.
Les attentats du 11 septembre 2001 changent cependant la donne.
Il y a encore cinq ans, toutes les écoles militaires enseignaient que lorsqu'un État est agressé, son adversaire, qui est la cible d'une riposte, est nécessairement un État.
Une question s'impose alors d'emblée : les Conventions de Genève et de La Haye sont-elles caduques à l'heure de la «guerre contre le terrorisme» ? Pour Janine Krieber, toute réponse tranchée est hasardeuse «à cause de la grande ambiguïté du droit international».
Chose certaine, précise-t-elle, celui qui est qualifié de «terroriste» n'est pas un «combattant loyal selon la moralité occidentale et n'a donc pas gagné le droit d'être protégé par le droit de la guerre».
«Le droit de la guerre se fait selon un certain nombre de règles que tous les adversaires doivent suivre, ce qui n'est plus le cas ici. Nous assistons aujourd'hui à une "déterritorialité" de la guerre. Il n'y a plus de territoire à conquérir, mais des esprits ou un droit d' exister. Il n'y a plus besoin d'État pour mener des guerres. La guerre ne dépend plus du champ de bataille», conclut Janine Krieber.
On le voit, on est loin des «guerres de parades» entre deux armées «sur un champ de blé». Et, qu'importe les chemins que prendront les guerres de demain, Le Livre des Ruses rappelle ceci : «Une citrouille est préférable à une tête qui ne contient aucune ruse.»
Collaboration spéciale


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