Le devoir de philo

Charles Taylor, le congrès eucharistique et le crucifix

Le catholicisme moderne est-il un oxymoron ?

Charles Taylor - le prix du multiculturalisme...




À toutes les deux semaines depuis plus de deux ans, Le Devoir demande à un professeur de philosophie, mais aussi à d'autres auteurs passionnés d'idées, d'histoire des idées, de relever le défi de décrypter une question d'actualité à partir des thèses d'un penseur. Le texte du professeur Bernard Gagnon clôt notre série.
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Pour plusieurs, la tenue à Québec du Congrès eucharistique international provoque l'indifférence, au mieux la curiosité. Qui sont ces apôtres des temps modernes prêts à parcourir des milliers de kilomètres pour acclamer leur foi? Renouveau évangélique, grande foire religieuse, communion des croyants ou «contre-attaque du Vatican», comme le titrait Le Devoir la semaine dernière.
Dans le Québec d'aujourd'hui, laïque (?) et pluriel (?), la religion a-t-elle encore quelque chose à nous dire? Avec ses dogmes, ses messes, ses rituels, etc., l'Église n'est-elle pas hors des temps présents?
Charles Taylor n'est pas seulement le coprésident de la commission qui porte son nom, il est aussi philosophe, croyant et catholique. La place de la religion dans l'espace public et le sens de l'expérience religieuse aujourd'hui ont été au coeur de ses derniers ouvrages.
Une modernité catholique ?
La religion comme objet d'investigation philosophique est une considération assez récente si l'on considère l'ensemble de l'oeuvre de Charles Taylor. Elle est arrivée comme une réponse aux critiques que lui adressaient ses pairs concernant les «relents religieux» de certains traits de sa pensée. Le philosophe allemand Jürgen Habermas utilisa l'expression de «scepticisme catholique» pour décrire l'adhésion critique du philosophe québécois à l'esprit des Lumières.
Jusqu'au milieu des années 1990, Charles Taylor porte peu d'attention à ces critiques et écrit que l'on peut comprendre sa philosophie indépendamment de toute considération religieuse. Il y est bien question de la place de la transcendance et de la spiritualité dans la formation de l'identité moderne, mais celles-ci ne sont pas l'exclusivité de la religion; l'art, la littérature, la philosophie constituent autant de manières de s'ouvrir à une réalité au-delà du hic et nunc.
Taylor affirme, alors, que la foi est pour lui une conviction intime et personnelle, une ouverture particulière sur le monde portée par l'amour infini, une conviction profonde qu'il ne croit pas pouvoir conserver dans une perspective non théiste. Entre l'humaniste athée et son humanisme spirituel, la différence est de degré, tous deux partagent des valeurs communes, selon leurs propres perspectives.
En 1999, dans un livre au titre évocateur, A Catholic Modernity?, le philosophe fait de la religion un objet d'investigation philosophique. Il se livre, d'une part, à une critique des perspectives immanentes de l'humanisme moderne, c'est-à-dire l'idée selon laquelle notre monde est autosuffisant en matière d'espérance et d'horizon moral. Selon le philosophe, il s'agit là d'une vision erronée qui, à terme, pourrait bien conduire à la déchéance de la modernité elle-même. D'autre part, il soutient l'idée selon laquelle la religion, la croyance en un monde au-delà de la vie, est une réponse valide à l'étroitesse ontologique de l'humanisme exclusif.
Que l'on ne s'y trompe pas, Charles Taylor est un défenseur de la modernité, mais il demeure néanmoins sceptique au sujet des discours de l'humanisme exclusif. Habermas avait-il raison?
Modernité et transcendance
La culture de la modernité porte ce qu'il y a de mieux en matière d'idéaux -- de liberté, d'égalité et de solidarité --, idéaux qui furent à la source de luttes acharnées pour mettre fin aux injustices et à la misère humaine. Luttes qui ont conduit à des progrès sans précédent en matière de confort matériel, d'égalité sociale ou de reconnaissance, bien que de nombreux combats demeurent encore inachevés. Mais, selon Taylor, la vision morale d'un monde ontologiquement clos, sans transcendance, n'est pas à la hauteur des valeurs, des luttes et des sacrifices que la civilisation moderne exige de nous.
Nous devons constamment préserver la culture moderne contre elle-même en luttant contre ses travers tendanciels -- son matérialisme, l'esprit désengagé, la raison instrumentale. C'est la conséquence de l'héritage complexe et exigeant de la modernité: d'une part, un humanisme puissant, affirmant l'importance de préserver et d'améliorer la vie, d'éviter la mort et la souffrance et, d'autre part, un déni de la transcendance et une lecture erronée de l'histoire qui associe l'émergence de l'humanisme à cette éclipse de la transcendance.
Un monde ontologiquement clos est, selon Charles Taylor, une option dangereuse, source de désillusion par rapport aux promesses et aux exigences de la modernité: «la primauté métaphysique de la vie [perspective de l'immanence] embrassée par l'humanisme exclusif est fausse, et étouffante, et le prolongement de sa suprématie [vis-à-vis de la transcendance] met en danger la primauté pratique de la vie». Notre époque souffre d'une perte de sens qui la met en danger, un doute «ontique» s'insère dans le malaise moderne, écrit Charles Taylor dans son dernier ouvrage, A Secular Age.
Selon le philosophe, la modernité n'éclipse pas l'expérience de la transcendance. Lorsqu'elle ne se referme pas sur elle-même, tel le matérialisme dogmatique, la modernité ouvre une pluralité d'options ontologiques, puisque «cet ordre, de lui-même, laisse ouvert l'enjeu de savoir si, aux fins de l'explication finale, de la transformation spirituelle ou à celles de donner un sens ultime, nous devons invoquer quelque chose de transcendant». Il s'agit là d'une avancée morale et politique importante, qui ne signifie pas le refoulement de l'inspiration morale et spirituelle, mais au contraire l'interpelle. «Comment quiconque peut-il rendre compte de la force spécifique de l'agent créateur, des exigences éthiques ou de la puissance de l'expérience esthétique sans parler d'un quelconque être transcendant, ou force transcendante, qui nous interpelle?»
Traditionaliste ou réformateur ?
Qu'en est-il de la religion? D'après Taylor, l'histoire de la modernité n'est pas le récit du déclin du religieux, c'est le récit d'une nouvelle disposition du sacré et du spirituel en relation à la vie individuelle et sociale. L'Église doit maintenant apprendre à vivre avec la différence et renoncer aux réponses dogmatiques.
Dans le contexte de la modernité, la croyance en Dieu est une articulation (parmi d'autres) de cet appel de l'au-delà qui repose, en dernière instance, sur un acte de foi. La transcendance conduit au-delà de la vie humaine et maintient l'idée d'une transformation ultime de l'homme; un lien à la transcendance qui permet à l'homme de surmonter les insuffisances métaphysiques de l'humanisme devant la mort, la souffrance et la violence qui sont le lot de notre monde.
«La question se pose de savoir si une vision humaniste, du fait qu'elle est tissée à même une image de la grandeur à laquelle peuvent prétendre les êtres humains, ne nous incite pas à négliger les perdants, les escrocs, les incompétents, les mourants, les marginaux; en bref, ceux qui contredisent sa promesse. Peut-être que seul Dieu -- et dans une certaine mesure ceux qui volontairement se joignent à Dieu -- est en mesure d'aimer les êtres humains quand ils sont véritablement abjects.»
Mais la question «est-ce que cela nous conduit au-delà du champ humain?» demeure largement ouverte.
Si la religion est essentielle à la modernité, selon Taylor, la modernité n'a pas terminé de façonner la religion. Selon lui, il ne faut pas sous-estimer les effets bénéfiques de la modernité à l'endroit de la religion, qui ont permis de dégager la spiritualité d'un sens obsessionnel de la dépravation humaine (le péché originel) et de prendre des distances par rapport à la conception juridico-pénale de l'expiation.
Dans le débat entre traditionalistes et réformateurs au sein de l'Église catholique, les positions du philosophe le situent résolument parmi les seconds.
Il porte un regard sévère sur les dogmes religieux qui ont réduit la spiritualité à des diktats moraux: la répression des pulsions corporelles dans le christianisme, le moralisme et la discipline. «Le lieu de la vie sacrée en est venu à être compris de manière réductrice comme un appel à se centrer sur la moralité, et la moralité, en retour, comme une affaire de conduite. La religion est limitée au moralisme.»
Pour sortir de ce réductionnisme, il faut poursuivre la voie tracée par la modernité qui, après avoir permis la sortie du religieux de la société, doit sortir la religion du puritanisme. Selon Taylor, il faut recréer les liens entre la sensualité et la spiritualité, en tant que fenêtre sur la transcendance. «Un fruit évident de ce désir de réhabiliter l'ordinaire, le corporel dans la culture moderne, fut l'affirmation de la bonté essentielle, de l'innocence de notre aspiration spontanée originelle.»
La religion dans l'espace public
Mais déplacer le crucifix de l'Assemblée nationale, comme le suggère le rapport Bouchard-Taylor, n'est-ce pas aller à contre-courant de ce «catholicisme moderne»?
À suivre Charles Taylor, les «Canadiens français» gagneraient à repenser le lien à leur héritage religieux; la religion est, pour lui, un facteur identitaire tout aussi marquant que la langue ou la culture. Cela serait peut-être aussi le lieu d'une actualisation de notre modernité avec ses racines les plus profondes, tout en poursuivant cette ouverture vers la différence.
Mais dans un contexte de pluralité profonde, dans lequel chacun est appelé à reconnaître la diversité des croyances, la politique devient le lieu de l'allégeance commune et citoyenne à l'État, d'où la nécessité de sa neutralité en matière de croyance. Nous devons poursuivre et affirmer la séparation de l'Église et de l'État entreprise avec la Révolution tranquille.
L'idée de la laïcité ouverte permet à chacun de jouir pleinement de sa liberté religieuse -- à laquelle s'ajoutent des droits individuels et des considérations sur l'allocation de ressources pour garantir cette liberté --, mais l'État, lui, ne peut porter ni le crucifix, ni le voile, ni la kippa, ni même se faire le défenseur d'une laïcité intégrale; il n'a pas droit à un accommodement raisonnable.
Y a-t-il alors encore un sens à se dire chrétien et catholique? Pour Taylor, la réponse est affirmative.
Pour un chrétien, la transcendance signifie la transformation de l'homme en quelque chose de plus que la vie. L'homme pleinement conscient de lui-même et en quête de plénitude ne peut ignorer, sans renoncer en retour à sa propre humanité, la demande qui lui est faite de rechercher le sens de la vie au-delà de celle-ci.
«Si j'ai raison en affirmant que notre sens de la plénitude est le reflet de la réalité transcendante (qui est pour moi le Dieu d'Abraham) et que toute personne a un sens de la plénitude, alors il n'y a pas de point zéro absolu.»
Dans cette voie, la raison seule n'est pas bon guide. La contemplation paraît elle aussi trop désincarnée et désengagée aux yeux du philosophe.
Le message chrétien, c'est celui de trouver en soi cette présence d'un au-delà, en tant que source d'espérance et appel à la transformation de soi et du monde. «Non seulement l'harmonie entre le corps et l'esprit, les désirs corporels et nos aspirations supérieures, mais aussi l'harmonie entre tous les êtres humains ainsi harmonisés, laquelle est à l'origine de notre attachement à l'éthique des droits universels et du bien-être.»
La force du message de Jésus, d'après Charles Taylor, est celle d'avoir traduit ce message comme un acte adressé à autrui, c'est-à-dire que notre propre transformation s'exprime comme un don pour l'autre et comme un appel à la communion entre tous les hommes au-delà des frontières politiques et religieuses.
Quant au catholicisme et à ses dogmes, sa hiérarchie, ses codes, etc., le discours de Charles Taylor sonne comme une critique sévère, et pourtant il n'y renonce pas. C'est qu'au-delà des convictions personnelles, il demeure convaincu que, loin d'être un oxymoron, catholicisme et modernité peuvent poursuivre le chemin emprunté.
Ainsi, loin de chercher à clore le débat sur les finalités ontologiques de nos existences, le «catholicisme» de Charles Taylor milite en faveur d'une ouverture tous azimuts de la question, au sein d'une société libérale et laïque qui permet l'expression des divergences dans le respect de la dignité et des droits d'autrui.
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Bernard Gagnon, Professeur à l'Université du Québec à Rimouski.
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