Entretien

C'est la faute à VLB

L'écrivain publie La Grande Tribu. Les nouvelles «tribulations» romanesques et politiques d'un malcommode impénitent.

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VLB - coup de pied dans la fourmilière

Trois-Pistoles -- La controverse ne lui fait pas peur. Les provocations et les pirouettes, il les cultive comme d'autres tricotent en regardant la télévision. Presque une seconde nature. Depuis qu'il a fait paraître un texte vitriolique fustigeant les propositions de Pauline Marois sur le bilinguisme, les lettres aux journaux et les règlements de comptes pleuvent sur lui: «Quand les VLB de ce pays mourront-ils?», allait même jusqu'à implorer un lecteur du Devoir.
Il y a quelques jours, sur les ondes de la radio publique, il promettait une nouvelle dentition à Noah Richler, qui le caricature sans ménagement -- l'homme autant que sa pensée -- dans Mon pays, c'est un roman (Boréal, 2008), une sorte d'essai-voyage que le fils de l'auteur du Monde de Barney consacre à la littérature dite «canadienne».
Conséquences imprévues, cascade publicitaire ou ras-le-bol véritable: Victor-Lévy Beaulieu annonçait avec un certain fracas en début de semaine qu'il annulait tous ses engagements publics entourant la sortie de La Grande Tribu. C'est la faute à Papineau, son nouveau roman annoncé comme oeuvre à paraître depuis 1973. L'épouvantail juché sur l'un des côtés de l'étable serait-il un double empaillé de l'écrivain?
Dans sa grande maison de Trois-Pistoles, l'écrivain de 62 ans paraît à la fois fatigué et exaspéré, même s'il lui faut admettre qu'il a largement contribué à toute cette agitation.
Debout derrière le comptoir de sa cuisine, entouré de ses innombrables chiens et chats qui semblent régner en petits maîtres sur les lieux, il revient sur la genèse de l'ouvrage. «C'est le premier livre que je voulais écrire, commence VLB. J'y ai même consacré cinq ans à plein temps entre 1980 et 1985, juste avant d'écrire L'Héritage. C'était un peu mon syndrome post-référendaire à moi», reconnaît-il.
Une fable politique
Gros livre bicéphale, La Grande Tribu se divise en deux parties qui alterneront tout au long des 876 pages: les Libérateurs et les Lésionnaires. VLB nous offre d'abord les biographies de quelques libérateurs populaires du XIXe siècle: Daniel O'Connell, Simon Bolivar, Jules Michelet, Walt Whitman, Louis-Joseph Papineau, Abraham Lincoln et, sans doute moins connu, Charles Chiniquy -- un personnage terriblement fascinant.
Du côté de la fiction, le narrateur, Habaquq Cauchon, est un cul-de-jatte à la recherche de ses origines, fier descendant de la Nation dite du Peuple des Petits Cochons Noirs, qui croit avoir un trou dans le crâne. Il se liera d'amitié, au fil de sa quête pour se libérer de la «schizophrénie collective», avec un autre pensionnaire du «château, manoir, asile ou maison» où ils sont enfermés, l'orignal épormyable.
Un personnage où on reconnaîtra aisément la figure de Claude Gauvreau, à qui VLB rend ici un vibrant hommage. «J'ai été complètement soufflé par sa poésie», dira-t-il. Son caractère révolutionnaire, libérateur, encore largement occulté aujourd'hui, estime-t-il.
Au final, La Grande Tribu met en scène le rêve d'une «démentielle utopie» qui mêle la violence et le politique. Les personnages d'estropiés, de héros défaits ou réduits, on le sait, sont légion dans l'oeuvre du barbu. Cette fois, c'est une escouade de kamikazes en fauteuils roulants -- les Lésionnaires en question -- qui prennent d'assaut l'Assemblée nationale, exigeant rien de moins qu'une déclaration unilatérale d'indépendance pour mettre un point final, disent-il, à l'«hystérie historique» dont souffrent les Québécois.
«J'ai appelé ça une grotesquerie, confie VLB en maniant sa pipe éteinte, parce que ce n'est pas vraiment un roman. C'est plutôt une sorte de fable.»
Une fable qui devait à l'origine faire la part belle à un autre de ces perdants magnifiques qui abondent dans le grand livre de l'Histoire empêchée: Louis Riel. Jusqu'à ce qu'une redécouverte de la vie et de l'oeuvre de Louis-Joseph Papineau, notamment grâce aux importants travaux de Georges Aubin, lui fasse modifier la trajectoire du livre. «Papineau a vraiment été le chef politique québécois qui a essayé d'aller le plus loin, explique-t-il. Celui aussi qui a manqué son coup. On dirait que, depuis, tous ceux qui ont suivi n'ont fait que répéter ce grand ratage. Pour moi, à un certain niveau, le père fondateur du Québec -- mais qui ne l'a pas été --, c'est vraiment Papineau.»
Agent provocateur
«Je n'ai pas la prétention de me mesurer à ces auteurs-là, mais quand on lit Don Quichotte, Les Voyages de Gulliver ou La Vie et les Opinions de Tristram Shandy, on se rend compte que ce sont des livres très politiques, écrits sous forme de fable, de métaphore, d'allégorie», soutient VLB.
«En littérature, depuis une vingtaine d'années, on est comme enfermés dans un cercle de la biographie déguisée. Les romanciers se contentent d'écrire leur petite histoire personnelle, et pas seulement au Québec. On n'a jamais écrit autant de petites histoires plates et nombrilistes que depuis qu'on prétend qu'on habite un univers élargi. C'est assez paradoxal... Alors, je me suis demandé: qu'est-ce que pourraient dire Sterne ou Swift aujourd'hui s'ils étaient Québécois? J'ai essayé de répondre à ça dans mon petit livre... », confesse-t-il en ricanant.
Quant à la couleur de son propre engagement politique, l'écrivain refuse de se laisser enfermer dans ses apparentes contradictions. «Moi, je ne suis pas adéquiste, tient-il à préciser en bon agent provocateur. Je les ai appuyés ponctuellement, en disant que c'était important qu'ils soient là, malgré leur inexpérience et toutes leurs maladresses.» Il poursuit: «Et si j'enlève l'idée de l'indépendance, qu'aucun des trois partis ne défend vraiment, j'ai plus confiance dans l'être identitaire que véhicule Mario Dumont et l'ADQ qu'en celui des libéraux ou des péquistes, qui ne semblent le faire que pour des raisons bassement électoralistes.»
Et cette aliénation qu'il condamne? «L'aliénation, elle s'explique en grande partie par la domination d'une élite fuckée, dans un système lui-même dirigé par une nation étrangère et ennemie, il faut bien le dire, à qui on continue de faire des petits guili-guili.»
Entre la sainteté, la santé et le terrorisme
Poursuivant sur la lancée de ce qu'il faut bien appeler son «pessimisme démocratique», le polémiste ne mâche pas ses mots: «Moi, j'admets le terrorisme exactement pour les mêmes raisons que Michel Foucault, à savoir pour des raisons nationalistes. Pensons aux Irlandais, par exemple, qui ont eu ce courage-là. Ceux qui réussissent, pour revenir à mon livre, on ne les appelle pas des terroristes, mais des libérateurs.»
Entre la sainteté et le terrorisme, pour reprendre le titre d'un recueil de ses essais parus en 1984, quel choix faire pour donner une forme à pareils rêves de liberté? «Au Québec, pour que ça bouge, pour qu'il se passe quelque chose, il va falloir que ça aille dans les extrêmes», prédit-il, rappelant du même souffle la phrase de Sartre qu'il place en exergue de La Grande Tribu («On n'est jamais assez radical»).
Quoi qu'on puisse penser des positions politiques ou esthétiques de l'auteur de Race de monde, la caricature restera toujours une manière commode de ne pas lire. De refuser de voir et de comprendre l'engagement profond et fidèle de cet homme-écriture envers son «imperturbable moi», comme il l'écrit, et une certaine idée du «Kebek». Un Québec qui se tiendrait debout, libéré de ses atavismes et de ses aliénations -- culturelles, économiques, identitaires ou politiques.
Mais dans la grande salle à manger de son «château, manoir, asile ou maison» de Trois-Pistoles, Victor-Lévy Beaulieu ne cache pas son inquiétude: «Pour moi, à partir du moment où la santé -- et il faudrait plutôt parler de maladie -- devient le seul sujet qui finit par rejoindre tout le monde, c'est qu'on a atteint un niveau assez grave comme société.»
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Collaborateur du Devoir
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LA GRANDE TRIBU
C'EST LA FAUTE À PAPINEAU (GROTESQUERIE)
Victor-Lévy Beaulieu
Éditions Trois-Pistoles
Paroisse Notre-Dame-des-Neiges, 2008, 876 pages
En librairie le mardi 26 février


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