Recensement 2001

Arrivants: regain de l'anglais au travail

Immigration : francisation et intégration

Plus un immigrant est récemment arrivé au Québec, plus il utilise l'anglais au travail -- un phénomène qui va croissant depuis quelques années. Le constat est tiré du recensement de mai 2001 où, pour la première fois, Statistique Canada s'intéressait à la langue de travail.
Selon les résultats rendus publics hier, 56 % des immigrants venus s'établir au Québec entre 1976 et 1980 utilisent surtout le français au travail contre 29 % pour l'anglais. Depuis, «la proportion [...] a diminué continuellement pour atteindre 49 % chez les immigrants arrivés entre 1996 et 2001». Ce taux comprend les immigrants qui ont déjà le français pour langue maternelle. Or sept immigrants sur dix sont allophones: en se concentrant sur eux, on observe un mouvement encore plus accentué en faveur de l'anglais. Depuis 1980, «la proportion [des allophones] qui utilisaient surtout le français au travail a diminué continuellement», note le rapport de Statistique Canada. Ce qui fait que 42 % des immigrants allophones des années 1996 à 2001 utilisent surtout l'anglais au travail contre 43 % qui travaillent surtout en français. L'égalité entre le français et l'anglais a remplacé, pour eux, la domination du français au travail.
Statistique Canada avance une explication au phénomène: «une proportion plus élevée des travailleurs immigrants allophones qui sont arrivés depuis 1986 ne connaissaient pas le français au moment du recensement».
Pourtant, en janvier, l'organisme indiquait que Haïti, l'Algérie, la France, le Liban, le Maroc et la Roumanie dominaient la liste des pays d'origine de l'immigration au Québec dans les années 90.
Mais cette immigration francotrope, toujours majoritaire, n'empêche pas que le profil linguistique des immigrants récents «explique en grande partie l'impact sur la langue de travail», rétorquait hier Jean-Pierre Corbeil, de Statistique Canada.
En effet, la part d'immigrants ayant pour langue d'origine le russe, le persan, l'ourdou, le tamoul, le chinois, etc., est passée de 14 % dans les années 80 à 33 % depuis 1996. Et ces groupes «ont une propension plus élevée à ne connaître que l'anglais», précise le rapport fédéral.
Ces résultats ont néanmoins suscité l'étonnement chez les gens qui s'intéressent aux questions linguistiques. On ne cédait pas à la panique, mais on invitait certainement à la prudence.
«J'ai été surpris: c'est un peu désolant de voir ça», disait ainsi René Roy, secrétaire général de la FTQ, qui a fait du français au travail une de ses grandes batailles. «Je ne parlerai pas d'inquiétude, mais il faut prendre la mesure de ce qui se passe», disait de son côté Paul Bernard, sociologue de l'Université de Montréal et spécialiste du domaine.
«Les courbes entre le travail en français et en anglais se rejoignent, comme au début de la Révolution tranquille», se désolait Charles Castonguay, de l'Université d'Ottawa. Celui-ci a d'ailleurs calculé qu'à Montréal même, l'utilisation dominante de l'anglais au travail vient de dépasser le français (50,6 % contre 49,4 %) chez les récents arrivants allophones.
M. Castonguay regrette par ailleurs que Statistique Canada ait opté pour le terme flou d'«utiliser» plutôt que «parler» pour connaître la langue de travail. (Statistique Canada explique avoir voulu inclure tous les usages de la langue, comme la lecture et l'écriture.) De même, ajoute-t-il, si l'expression «langue surtout utilisée» est compréhensible, une expression comme «régulièrement» l'est beaucoup moins.
Un constat que fait aussi Paul Bernard. «Il ne faut pas oublier que c'est un questionnaire auto-administré. Dire quelques mots de français peut demander un effort notable à un anglophone, qui jugera qu'il utilise régulièrement le français au travail. De mon côté, je lis souvent des documents en anglais: j'aurais donc répondu oui à une utilisation régulière de l'anglais. Pourtant, mon milieu de travail est tout à fait francophone.»
Ce sont ces nuances qui rendent difficile l'évaluation de l'impact de ces 66 % de travailleurs anglo-québécois qui disent utiliser le français au travail (31 % le plus souvent, 35 % régulièrement) et de ces trois francophones sur 10 qui, à l'inverse, utilisent l'anglais.
Il est plus pertinent en fait de constater que, si 8 % des Franco-Québécois disent utiliser surtout l'anglais au travail, on en compte le double (16 %) sur l'île de Montréal. Et certains secteurs d'activité sont franchement au-dessus de la moyenne, indiquait hier M. Corbeil, de Statistique Canada.
Ainsi, 25 % des francophones oeuvrant pour l'industrie aérospatiale utilisent surtout l'anglais au travail, tout comme 22 % des francophones du secteur des sciences naturelles et appliquées (ingénieurs, chimistes, etc.), 20 % de ceux qui oeuvrent dans la gestion de haut niveau, 17 % du personnel de bureau (secteur qui regroupe 100 000 personnes à Montréal) et 17 % des infirmières.
Or les données d'hier nous apprennent aussi que les immigrants récents sont surreprésentés dans certaines professions hautement qualifiées, notamment celles liées aux technologies de l'information, à l'ingénierie et aux sciences naturelles.
Pour Paul Bernard, il y a là un signal d'alarme. Lorsque ces industries sont installées dans des endroits où la concentration des francophones est moins importante -- l'ouest de l'île de Montréal par exemple --, le mélange des exigences d'emploi et du profil professionnel des immigrants allophones devient dès lors préoccupant, croit-il.
«Il faut porter des diagnostics extrêmement précis. On a réussi à faire en sorte que le français domine dans le secteur de l'automobile. Il faut maintenant se demander, devant ces données, quelle est la stratégie à adopter dans l'aérospatiale, la pétrochimie, l'industrie pharmaceutique... »
Le sociologue se réjouit toutefois du fait que la majorité des immigrants scolarisés au Québec utilisent surtout le français au travail, peu importe la date de leur arrivée. «Mais il faut aussi s'apercevoir que, s'il y a des choses sur lesquelles on a du contrôle, comme l'éducation, pour d'autres, le mécanisme de contrôle est plus ténu, comme les certificats de francisation dans les entreprises. Et il y a des choses qu'on ne contrôle pas, comme les pays d'où viendront les réfugiés.»
René Roy, lui, constate qu'à l'heure de la mondialisation et des logiciels en anglais, la place du français au travail «est toujours fragile, même si un bout de chemin a été fait depuis les années 50». D'où l'intérêt d'étudier plus à fond ces données.
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