Y a-t-il un intellectuel dans la salle... de presse ?

Accommodements - Commission Bouchard-Taylor



Suffit. De jour en jour, la lapidation se poursuit, à travers laquelle trop peu de voix dissidentes se font entendre. De jour en jour, les journalistes, ces «experts généralistes», s'échinent à trouver à messieurs Gérard Bouchard et Charles Taylor des vices cachés, des défauts de fabrication qui les rendraient inaptes à soutenir avec aplomb cette commission sur les accommodements raisonnables dont il faut bien dire qu'elle est absolument nécessaire. Pourtant, ce sont ces mêmes experts en tout qui, une fois par année, nous sortent un dossier chaud sur le «silence» des intellectuels, leur «démission», leur absence de la place publique. Mais pourquoi s'exprimeraient-ils si leur parole est d'emblée, et toujours, déclarée inapte?
Ce discours à double tranchant, cette condamnation du silence des penseurs québécois et ce rejet de leur parole, ruine en sa base même la dimension publique que pourrait -- voire devrait -- avoir le travail de l'intellectuel. Dimension qui, en effet, est à la base même de la définition de la figure telle qu'elle s'est imposée à travers Sartre au XXe siècle. Or, Sartre n'a pas toujours eu raison, tant s'en faut. Néanmoins, qui réfute aujourd'hui l'importance qu'il a eue, et continue d'avoir, dans l'histoire des idées ?
L'intellectuel doit d'abord formuler un discours. Formuler un discours, c'est tenter d'ordonner ce monde déraisonnable, c'est faire des rapprochements, se risquer à trouver une piste de vérité sur la base de laquelle il serait possible de penser le monde pour, à terme, mieux l'habiter. C'est précisément ce à quoi se risquent messieurs Bouchard et Taylor.
Soyons sérieux. Peut-on douter de leur compétence? Nous avons affaire à deux professeurs d'université respectés, à deux penseurs admirés et étudiés. Charles Taylor figurait au nombre des vingt-cinq plus grands penseurs vivants répertoriés par Le Nouvel Observateur. Sa philosophie éthique est l'une des plus commentées dans le monde. Quiconque la fréquente un tant soit peu se rend bien compte que les accusations qu'on a formulées à son endroit sont proprement ridicules.
Gérard Bouchard, le romancier, est, dit-on, épatant. Depuis de nombreuses années, ce sociologue nous aide, dans cette langue si belle qui est la sienne, à réfléchir notre société. Pour ma part, je me sens privilégiée que ces deux hommes veuillent bien m'écouter pour, ensuite, formuler leur discours.
Bien sûr, tout cela ne nous empêche en rien de remettre leurs propos en question. Mais condamner les hommes, c'est tout autre chose. Les critiques qui leur sont adressées sont symptomatiques d'un mal bien plus grand et grave qu'il n'y paraît. Elles n'ont pas comme seule conséquence la mise en danger d'une réflexion essentielle qu'elles détournent de son centre; elles invalident à l'avance le discours intellectuel qu'il faut pourtant, et dans toutes ses imperfections, restituer. Urgemment. Je ne suis pas convaincue que les détours réducteurs des experts généralistes -- il faut faire vite, dans le monde du journalisme! -- soient vraiment aptes à éclairer notre monde.
La nomination de messieurs Taylor et Bouchard m'avait redonné espoir. Je suis maintenant forcée de constater que nous ne sommes tout simplement pas prêts à affronter un discours qui, souvent, nous remet en question, et nous oblige à sortir de nos lieux habituels de pensée. Il semble qu'on lui préfère ces dossiers journalistiques qui constatent, sans y remédier, une chose qu'ils ont eux-mêmes contribué à créer: le silence des intellectuels.
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Jacinthe Bédard, Montréal


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