Valoriser le français, mais pourquoi?

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Nous préservons le français pour déployer dans le temps cette grande aventure qu'est l'Amérique française


De l’insécurité linguistique généralisée au scandale que causent les cégeps anglophones à Montréal, la langue française vit présentement une situation inconfortable au Québec. Selon certains, il serait déjà trop tard : le français, perdu dans une marre anglophone, ne pourra survivre encore longtemps, au Québec comme au Canada (car, rappelons-nous, il existe près d’un million de francophones hors Québec).


Au-delà des lois, qui régissent une société à sa surface sans pourtant en changer les habitudes, et de l’argent — plusieurs emplois exigeant la maîtrise des deux langues officielles du Canada —, il n’y a pas grand-chose pour inciter les allophones et les anglophones à apprendre le français. De plus, dans certains cercles, le français est vu comme la langue qu’il était bon dans le passé de défendre, mais qui s’affaisse aujourd’hui au même niveau que l’anglais, les deux représentant la colonisation européenne en Amérique du Nord.


Au-delà des préoccupations pécuniaires et du simple désir de « se garder pour soi » par souci de traditionalisme, le temps est venu de se demander pourquoi l’on devrait valoriser cette langue. N’est-elle pas, au final, comme n’importe quelle autre langue, comme l’une des dizaines parlées sur le territoire québécois par les Autochtones ou par les immigrants québécois ? Qu’est-ce qui rend ce français si important pour continuer de se battre pour sa conservation ?


Les difficultés, les obstacles et l’oppression vécus dans le passé sont certes des raisons valables pour vouloir préserver la langue française sur le territoire québécois, voire canadien. Mais la préservation seule ne suffit pas ; elle finit par rendre âcre et amer ce qui ne se construit plus. Les défenseurs du français d’aujourd’hui oublient souvent que cette bataille de la langue dans les années 1950 et 1960 allait de pair avec d’autres fronts, dont celui d’une société plus juste, socialiste, égalitaire, où les valeurs comme la créativité, l’amour de son prochain, l’entraide, la générosité envers tous et toutes prenaient une place importante. Le français de Gérald Godin, par exemple, n’était pas le français du commerce, de l’économie, des condominiums qui délogent les classes ouvrières, de l’entrepreneuriat, de la privatisation, qui, eux, représentaient justement cette société anglo-saxonne qui avait aliéné les francophones.


On ne défendait pas le français seulement parce que nos grands-parents le parlaient : on le défendait parce qu’il représentait une voie différente, un monde de possibilités où l’avenir nous paraissait moins sombre et moins solitaire et plus juste et plus égalitaire. Un avenir à la saveur différente, un avenir moins taché de capitalisme féroce. C’était également un avenir où l’on pouvait entrevoir le déchaînement de l’imagination, la création de néologismes et d’oeuvres éclatées, la destruction puis la refonte de la littérature, de l’art, du cinéma, qui n’allaient plus jouer dans les règles strictes imposées par des autorités plus intéressées par le pouvoir du marché que par le pouvoir d’émouvoir et de créer.


En 2020, que nous reste-t-il de cet héritage ? Sommes-nous encore capables de collectivement vouloir le bien de tous et de toutes, de désirer vivre en communauté, dans le partage et l’entraide, d’encourager la création active sur tous les fronts ? Nos artistes, nos écrivains ont-ils assez d’espace pour créer sans restrictions, dans la liberté totale ? Désirons-nous une société originale où le français sert non seulement à la communication mais aussi à l’expression de soi, ou préférons-nous plutôt adapter ce que font les Américains sans nous intéresser à nos créateurs d’ici ?


Une société francophone calquée sur les sociétés anglo-saxonnes qui nous entourent ne me paraît pas être une victoire pour le français ; il en est de même pour une société qui valorise l’avarice et l’égocentrisme au détriment d’une communauté et d’un idéal de nation, de peuple. Car il ne peut y avoir de peuple sans idéaux et sans rêves. Pourtant, le rêve des Québécois d’aujourd’hui semble se résumer à des voyages dans le Sud, à la possession d’objets matériels, de maisons et de voitures toujours plus grosses, d’entreprises locales ou non qui continuent le cycle vicieux du non-respect des droits des travailleurs et de l’exploitation outre-mer…


Dans un Québec pareil, la langue n’importe plus. Elle ne va pas cesser de devenir un calque des sociétés qui nous entourent et qui nous étouffent. Elle sera étouffée à son tour. Afin de sauver le français, il faut aller au-delà des lois, des obligations morales ou traditionalistes : il faut se souvenir des raisons de notre combat — des vraies raisons.