Une évaluation «holistique» du français? Oui, mais...

La langue française



Sans doute ce cousin de loin le sait-il, mais en proposant une évaluation «holistique» de la maîtrise de la langue au collégial, Richard Berger ramène à l'avant-scène un combat qu'une certaine gauche a livré dans les années 70 et perdu dans les années 90. Il s'agissait d'empêcher que nombre d'étudiants soient pénalisés, en français comme dans les autres disciplines, à cause de leur faible maîtrise de l'orthographe, de la grammaire et de la syntaxe de la version écrite dans leur langue maternelle. Sans doute Richard Berger le sait-il aussi, ce combat renvoie à la visée première de la réforme du système d'éducation qui a marqué la Révolution tranquille: l'égalité des chances en matière de formation scolaire.
Dans ce sens, le choix de l'épithète «holistique» pour caractériser le mode d'évaluation proposé est révélateur du contexte dans lequel oeuvrent tous les professeurs de français au collégial, notamment ceux dont l'essentiel de la clientèle provient de la classe moyenne. Ces derniers ne savent plus comment «guérir» ces élèves issus du secondaire du mal qui les accable, soit une faible maîtrise de leur langue maternelle, notamment à l'écrit. La plupart des collèges offrent des services de rattrapage à ces étudiants «infirmes» de leur langue. Mais comme le montrent les résultats à la fin du collégial et à l'entrée à l'université, la mesure tient plutôt du cataplasme. On ne «guérit» pas une faiblesse en français comme on guérit une grippe ou un rhume. En apprentissage de la langue maternelle comme de toute autre discipline scolaire, les mesures préventives sont incontournables. La solution du problème se trouve à l'école primaire.
Aiguillonnées par le ministère de l'Éducation, les universités québécoises ont tenté de réformer la formation des enseignants du primaire, notamment en didactique du français comme langue maternelle. Louables, ces efforts ont toutefois été largement freinés par la faible formation préalable des candidats à l'enseignement. Tout le monde le sait, une majorité d'entre eux n'ont pas vraiment choisi de s'inscrire à la faculté d'éducation. Ils y sont parce que leurs faibles résultats scolaires à l'école secondaire et au collège ont bloqué les autres voies.
La plupart ont peiné à décrocher la note de passage tout au long du secondaire et du collégial, notamment en français. Ce pénible parcours leur a appris à ne pas aimer leur langue maternelle et, pour plusieurs, à ne pas aimer lire et écrire, à ne pas lire et à ne pas écrire. Les universités auront beau multiplier les réformes et les mesures de recyclage et de perfectionnement, elles ne peuvent pas corriger le problème. Il est malheureusement trop tard.
La mesure pourra sembler radicale, mais pour assurer à l'avenir un meilleur enseignement de la langue maternelle à la «petite» école, le ministère de l'Éducation doit sélectionner les candidats à l'enseignement primaire dès le niveau secondaire. Il s'agirait d'intéresser les meilleurs élèves en français à une carrière en enseignement primaire, d'une part en les rémunérant pour aider les élèves du primaire en difficulté et, d'autre part, en leur offrant une gratuité scolaire complète du collégial à l'université.
À une époque où le désistement de l'État est vu comme la solution à tous les problèmes socioéconomiques, cette mesure paraîtra à plusieurs comme étant trop interventionniste. Il suffirait toutefois de comparer les dépenses qu'elle permettrait d'éviter à moyen et à long terme, notamment les énormes coûts des échecs scolaires (et bientôt du redoublement), pour en démontrer le bien-fondé.
Il ne s'agit pas d'une autre panacée. D'autres mesures devraient être apportées, notamment l'imposition aux facultés d'éducation d'un cursus correspondant aux besoins des futurs enseignants et non à ce que leurs profs aiment enseigner. Il s'agit ici de mettre pour une fois les boeufs devant la charrue...
Est-ce à dire qu'il ne faut pas chercher à définir une évaluation du français écrit qui soit plus juste, comme le propose Richard Berger? Évidemment non. Accorder autant ou plus d'importance aux fautes d'orthographe, de grammaire ou de syntaxe qu'à l'organisation du texte, qu'à sa qualité argumentative, c'est pénaliser les étudiants au nom d'une norme chère à une certaine élite. Ce qui est illusoire, c'est d'espérer résoudre le problème de la faible maîtrise de la langue maternelle en misant sur cette seule correction. Pour la majorité des enfants, c'est à l'école primaire que peut s'acquérir une solide maîtrise de la langue maternelle, à l'oral comme à l'écrit. Mais cette institution ne pourra accomplir cette tâche difficile qu'à la condition que les titulaires qui y travaillent soient eux-mêmes des amoureux de la langue française.
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Roland Berger, London, Ontario


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