Un souper de filles

Accommodements et Charte des droits

C'est devenu une belle et bonne habitude. Nous commençons l'année par un souper de filles. Toutes des méchantes féministes. Des copines surtout, entre 30 et 80 ans, rieuses et bien portantes, qui ont envie de partager leurs opinions sur l'année qui s'achève, mais surtout sur celle qui commence. Histoire aussi d'annoncer quelques coups de coeur, mais souvent aussi quelques inquiétudes qui risquent de nous gâcher l'année nouvelle qui pointe à l'horizon.
Puis, alors que nous allions lever nos verres à 2008, M. est arrivée. Un peu en retard parce qu'il faisait un sale temps d'hiver, avec la neige et la poudrerie, et qu'elle avait décidé de venir à pied jusqu'au restaurant. Quand elle est entrée, on ne lui voyait que les yeux car elle avait enroulé son foulard de laine tout autour de son cou et s'en était couvert le nez et les oreilles. On a ri. Puis C. a dit: «Il ne faudrait pas que tu te présentes comme ça à Hérouxville, ma fille. Ils te prendraient pour une musulmane.» Et personne n'a ri.
La conversation était lancée. La première question qui s'est posée, c'est: comment se fait-il qu'il n'y ait pas au moins une musulmane parmi nous? C'est M. qui a répondu: «Parce qu'on leur fait peur.» J'ai raconté qu'il y a quelques mois, j'étais allée rencontrer un groupe de musulmanes dans une maison rue Saint-Laurent à Montréal (quelqu'un m'a expliqué depuis qu'il se pouvait que ce soit une mosquée) et que la rencontre avait été chaleureuse, que ces femmes étaient intelligentes, instruites et, ma foi, pas mal délurées, que nous avions discuté du fameux «vivre-ensemble» avec humour et qu'elles avaient réussi à me convaincre qu'elles étaient aussi féministes que nous, malgré leur voile, mais qu'il leur faudrait du temps pour convaincre leurs hommes qu'une mise à jour de leur statut s'imposait et que ça devrait se faire à leur rythme, car la résistance était forte. Ce qui n'était pas tellement différent de ce que nous avions vécu nous-mêmes il y a 40 ans maintenant.
D'autres femmes musulmanes, par contre, paraissaient nettement plus conservatrices et surtout plus soumises, mais je devais bien admettre que la situation avait été la même pour nous. Et qu'elle l'est encore parfois, même aujourd'hui. Quelqu'un a mentionné que certains témoignages de femmes «de souche» à la commission Bouchard-Taylor, avec les trémolos de la nostalgie dans la voix pour parler du bon vieux temps, en étaient la preuve flagrante.
Son voile qui volait...
M. a expliqué qu'elle s'était «voilée» avec son foulard parce qu'on gelait dehors. Et que si le voile musulman n'était qu'un vêtement, il ne poserait aucun problème. S'il pose problème, c'est qu'il n'est pas un vêtement, mais un symbole. Et que c'est le symbole qui dérange et qui est inacceptable pour les femmes québécoises. Que MM. Bouchard et Taylor n'avaient entendu que ce qui faisait leur affaire, c'est-à-dire que les musulmanes le portent parce qu'elles l'ont choisi librement. Ils ont dû se dire: «Enfin, un problème de réglé.»
Nous avons parlé de la mort d'Aqea Parvez, cette jeune fille de 16 ans, tuée par son père «parce qu'elle refusait de se voiler», ont dit ses petites amies. C'est D. qui a rappelé que Mme Fatima Houda-Pepin, vice-présidente de l'Assemblée nationale du Québec, seule musulmane élue dans le comté de La Pinière depuis 1994, avait publié la même année une étude très intéressante sur les femmes musulmanes et le port du voile. Elle y signalait que les trois grandes religions, juive, chrétienne et musulmane, ont toujours voulu contrôler la tenue vestimentaire des femmes sous prétexte de décence et de modestie. Histoire de ne pas exciter les pauvres hommes qui n'arrivent pas à se contenir. Quelques cheveux au vent ou un bout de peau et voilà les hommes subjugués. Ce qui tendrait à démontrer que les hommes perdent plus facilement le contrôle d'eux-mêmes que les femmes. Ce qui expliquerait pourquoi ils n'ont jamais pensé à se voiler eux-mêmes.
Et puis le voile que portent les musulmanes, c'est un jugement sur les femmes d'ici. Comme si nous étions toutes des femmes faciles, des femmes offertes, des prostituées finalement. Avec leur voile, elles condamnent notre manque de pudeur, notre allure provocante, nos moeurs et notre façon de vivre.
B. avait écouté en silence. Puis doucement, sans élever la voix, elle a dit: «Si les hommes ont si peur des femmes qu'ils doivent les couvrir pour ne pas les désirer, pourquoi n'ont-ils jamais pensé à se crever les yeux plutôt que de faire porter leur vertu par les femmes?»
Bonne question.


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