Cachez ce voile que je ne saurais voir

Par Gaby Hsab

Accommodements et Charte des droits


Depuis la fin des élections fédérales partielles, le 17 septembre dernier, les médias se sont tus, ou presque, au sujet du vote voilé à visage couvert. La démocratie ne semblait pas avoir perdu des plumes au lendemain de ces élections.
Hormis les quelques citoyens futés avec leur tête de clown devant les bureaux de vote, la paranoïa collective qui a occupé les ondes de radio, les émissions de télé, les pages des journaux et tous les blogues sur Internet, et qui s'est emparée de la tête de plusieurs chroniqueurs et intellectuels jusqu'à atteindre celle de nos élus, cette paranoïa s'est avérée creuse, inutile et parfaitement déplacée.
À ce sujet, il faut souligner le courage et la sagesse du Directeur général des élections, Marc Mayrand, devant cette paranoïa. Courage, pour avoir regardé les élus de tous les partis fédéraux dans les yeux, leur disant que le problème, s'il y en a un, ce sont eux qui l'ont créé, par la loi qu'ils ont votée, et c'est à eux de le régler en changeant la loi. Sagesse, pour ne pas se laisser emporter par la vague qui a eu raison de son homologue québécois lors des partielles provinciales. Sagesse, aussi, pour avoir appliqué «raisonnablement» la loi et son esprit.
Ainsi, selon la loi, certains pourront même voter par correspondance, alors que d'autres, peu importe la raison, peuvent le faire sans montrer leur visage (pensons par exemple à un individu dont le visage accidenté n'est pas fidèle à celui qui figure sur son permis de conduire!).
Donc, interdire le vote à des femmes en raison de n'importe quel objet cachant leur visage est, selon l'esprit de la loi, discriminatoire. Qui plus est, ces femmes (le Québec en compte quelques dizaines), électrices potentielles, n'en ont jamais fait la demande. Le comble de la parodie.
Il est clair, d'après les réactions véhémentes au «vote voilé», que l'objet fétichisé n'est point la démocratie, ni l'égalité entre les sexes. C'est encore moins le principe, risible, d'une laïcité qui ne fait pas de différence entre égalité et ressemblance, entre liberté d'expression et conformité. L'objet visé, l'objet exécré, c'est le voile. Point.
Car, à bien des égards, quelle différence y a-t-il entre une femme dont le corps est caché par un tatouage, une autre dont le corps est caché par une robe et un voile, et une troisième qui exhibe ce même corps en public? Aucune.
Au nom de la démocratie, de l'égalité entre les hommes et les femmes, de la laïcité, de l'intégration et j'en passe, c'est le voile que l'on vise, et à travers lui on atteint les femmes qui le portent, et à travers elles la religion à laquelle elles adhèrent. Le voile fait peur parce que l'islam fait peur. L'islam fait peur, car il est le miroir du christianisme, son alter ego. Les deux ont la même visée universaliste (ce qui n'est pas le cas du judaïsme) et les deux partagent les mêmes mythes fondateurs. [...]
L'autre fantasmé
Le voile, c'est aussi l'autre que l'on ignore et, de par notre ignorance on lui projette nos fantasmes et nos fabulations.
Dans un article paru dans L'actualité du 15 avril 1995, on pouvait lire: «Un grand magasin du centre-ville soldait, après-Noël, sa lingerie fine. Dans la queue qui se pressait devant les cabines d'essayage, une demi-douzaine de musulmanes voilées tenaient des brassées de culottes et de soutiens-gorge du genre mignon, pigeonnant et affriolant. Ceux-ci allaient sans doute servir de colifichet à l'érotisme caché du monde musulman montréalais.»
Hordes qui se déplacent en groupe (par demi-douzaines), les femmes musulmanes «voilées» font ici l'objet de tous les fantasmes et les fabulations de l'homme, ici occidental. Il s'agit de la forme la plus archaïque de l'ignorance, et qui se traduit en peur.
Pourtant, l'auteur de ce passage n'est pas un voyageur errant du Moyen-Âge, ni un anthropologue de l'ère coloniale. C'est un écrivain et cinéaste de la révolution tranquille qui, 11 ans après avoir écrit ces mots, revient à la charge sur les pages de la même revue pour prédire, sans nuances, la fin de la culture québécoise en 2076.
Dans ses fabulations sur l'autre, dans ses projections sur l'érotisme caché du monde musulman montréalais, Jacques Godbout n'a pas plus de discernement que son concitoyen d'Hérouxville qui a pondu le code de conduite destiné aux immigrés.
Les deux hommes participent à la même construction fantasmagorique de l'autre que l'on refuse de comprendre, et à qui l'on demande d'être autre chose que lui ou elle-même. Ces deux hommes sont à l'image de tous ceux et de toutes celles qui, de toutes les strates de la société (en commençant par les élus), ont déchargé leur colère contre le DGE.
Il va sans dire que celles et ceux qui exigent des musulmanes croyantes qui portent le voile de l'enlever, celles et ceux qui affichent haut et fort leur tolérance devant la différence pour autant qu'ils ne la voient pas, sont en train de saboter le grand potentiel de la société québécoise en devenir.
Cette société, contrairement aux sociétés au passé colonial, possède tous les ingrédients d'un vivre-ensemble harmonieux avec ou sans voile, à travers ou en dehors de la religion, dans le respect des valeurs fondamentales que sont la liberté d'expression et l'égalité de tous devant la loi, dans un État de droit.
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Gaby Hsab, Professeur au département de communication sociale et publique de l'UQAM. Membre du groupe d'études et de recherches axées sur la communication internationale et interculturelle (GERACII)
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