Un accommodement raisonnable avec nous-mêmes

17. Actualité archives 2007

Les accommodements raisonnables sont un signe que nous sommes civilisés. Dès que je sors de chez moi, je dois m'accommoder. Les autres sont là, ils sont différents, et quand on demeure à Montréal, ils le sont de plus en plus. La vie est en quelque sorte une perpétuelle négociation. Et c'est tant mieux. Ainsi, nous avançons, nous évoluons, et l'accueil sincère des différences laisse autant d'empreintes subtiles qui enrichissent notre identité.
L'ouverture aux diverses formes d'expression cultuelles, rituelles et culturelles des différents groupes qui composent notre société est une manifestation de notre savoir être ensemble. Que des policiers sikhs de la GRC arborent l'uniforme rouge et le turban, que des femmes musulmanes déambulent en ville un attaché-case à la main et la tête couverte d'un hidjad, que la communauté hassidique d'Outremont délimite son territoire avec un érouv afin de pouvoir vaquer à ses activités normales le jour du sabbat, que des élèves du secondaire portent le kirpan, etc., cela indique que nous sommes une société tolérante, ouverte, permissive, fraternelle, qui ne panique pas pour rien, où nous nous efforçons d'être fins les uns avec les autres et accueillants envers les arrivants de tous les ciels de la planète qui, de plus en plus, nous constituent.
Comme on l'a vu à plusieurs reprises, ce n'est cependant pas toujours sans tension que nous pratiquons l'accueil de la différence en matière religieuse. Toutefois, nous finissons la plupart du temps par retomber sur nos pieds avec une certaine élégance. Même si c'est parfois de manière plus ou moins approximative, nous semblons être de plus en plus capables de nommer nos grandes valeurs humaines et démocratiques de base non négociables et nous contrôlons de mieux en mieux ce que signifie la séparation de l'Église et de l'État. Cela fait en sorte que nous savons être relativement généreux envers la pratique privée des religions, mais sans les laisser s'immiscer dans nos institutions. Concrètement, cela veut dire, par exemple, oui au foulard mais non aux tribunaux islamiques.
Ressac raciste de la générosité bafouée?
Parfois, l'insécurité nous rend plus fébriles et nous nous demandons si nous ne sommes pas en train de nous piéger avec notre proverbiale générosité. [...] L'hypothèse d'un éventuel ressac raciste de notre tolérance bafouée commande un examen de la consistance et de la vérité de nos valeurs elles-mêmes, de leur inspiration et de leur source. Celles-ci sont-elles authentiques, ont-elles un fondement qui vient de quelque part ou sommes-nous seulement d'habiles et opportunistes prestidigitateurs de la rectitude politique?
Je ressens toujours un étrange malaise quand j'observe des Québécois de souche qui semblent mieux disposés envers les symboles des autres religions qu'envers ceux du catholicisme québécois, qui voient comme la plus totalitaire des atteintes aux droits humains la présence de l'un ou l'autre crucifix oublié dans des locaux publics tout en étant par ailleurs complaisamment médusés et réceptifs devant l'ésotérisme et les particularités morales, parfois même questionnables, d'autres confessions.
Peut-être devons-nous commencer par nous accommoder avec notre histoire et revenir au solage de nos propres valeurs si nous voulons pouvoir longtemps garder l'initiative et tenir la route, sans complaisance obséquieuse ou sans dérapage raciste, au fil de la nécessaire augmentation des demandes d'accommodements avec les autres.
Du bon monde désemparé
Sur le plan des valeurs, nous sommes en effet, à n'en pas douter, un peuple de bon monde, un des plus «le fun» de la Terre, disait René Lévesque peu de temps avant sa mort. Un peuple créateur, pacifique, accueillant, tolérant, aimant, «pardonneur», intimement pénétré de la valeur universelle de la dignité humaine, facilement mobilisable pour la justice, la lutte contre la pauvreté et le changement du monde.
Nous n'avons pas incorporé ces valeurs par processus transgénique. Mon hypothèse est que nous les avons en grande partie parce que nous sommes les enfants et petits-enfants du catholicisme. Plusieurs d'entre nous semblent plutôt croire au contraire que si nous les possédons, c'est parce que, au moment de la Révolution tranquille, nous nous sommes débarrassés de la noirceur, de l'étroitesse et du dogmatisme moraliste asservissant et de la mesquinerie du catholicisme. C'est là notre profonde ambiguïté.
Nous sommes du bon monde, mais en même temps, nous sommes d'une certaine façon désemparés parce que nous avons perdu la foi et la mémoire. Sans doute trop farcis de catholicisme, les hérauts de la génération lyrique n'ont souvent transmis comme mémoire de nos origines religieuses que les haut-le-coeur de leur indigestion. [...] Pourtant, ce sont en grande partie les enfants de l'action catholique (JEC, JOC, JRC, etc.), du mouvement social né avec l'appui de l'Église, tels le syndicalisme, le coopératisme, les comités de citoyens et de la pensée sociale de l'Église avec notamment le père Lévesque et les jésuites, etc., qui ont fait la Révolution tranquille, alors que plusieurs pensent que c'est la Révolution tranquille qui nous a faits. «Ce que les hommes, par leurs grandes lumières, avaient pu connaître, cette religion l'enseignait à ses enfants», écrivait déjà Pascal il y a bien longtemps.
Déconnectés d'avec nous-mêmes et traumatisés par la crainte du nationalisme facho-ethnique et d'un retour à l'histoire sainte, nous nous comportons trop souvent comme si le Québec historique, français et catholique, n'avait pas été le creuset du peuple québécois d'aujourd'hui et nous tendons beaucoup trop à croire que le dernier réfugié économique arrivé du fond de la Mandchourie est plus important pour nous définir qu'un ancrage intelligent et solide dans le sens de notre propre trajectoire collective de quatre siècles.


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