Trois Québec en un

Les Québécois entrent dans une ère de réalignement politique

Québec 2007 - Analyse


Peu importe les résultats des élections lundi, que seul un devin pourrait prédire, une chose est certaine: le Québec entre dans une ère de réalignement des forces politiques. Il reste à savoir si c'est le fait d'une conjoncture ponctuelle ou un retour du balancier par rapport aux 40 dernières années.

Lorsqu'on invite des intellectuels à deviser sur la nouvelle donne politique, qui sera consacrée lundi prochain, le spectre des élections des années 1970 ressort inévitablement. En l'espace de trois élections générales, on avait assisté à la disparition de l'Union nationale et à la naissance du Parti québécois.
C'est la première fois depuis la décennie 1970 qu'on voit l'électorat combiné des deux principaux partis chuter sous la barre des 80 %, note le politologue Richard Nadeau, de l'Université de Montréal. «On assiste à l'effritement du bipartisme rigide qui prévaut depuis le début des années 1980.»
L'Action démocratique du Québec (ADQ) s'abreuve aux mêmes sources que la défunte Union nationale: une dose de populisme, une autre de conservatisme, des assises en région et un discours autonomiste qui trouve écho chez ceux qui veulent affirmer l'identité québécoise sans être prêts à s'aventurer dans le chemin plus radical de la souveraineté.
Le parallèle n'est cependant pas parfait: alors qu'en 1970 la montée du PQ se faisait essentiellement aux dépens de l'Union nationale, l'ADQ gruge aujourd'hui l'électorat des libéraux et du PQ. Le dernier sondage paru hier dans les quotidiens de Gesca montre en effet qu'après avoir fait mal dans un premier temps au PQ, la parti de Mario Dumont progresse maintenant clairement en allant puiser dans les talles libérales.
Le nouveau tripartisme qui vient d'apparaître peut-il perdurer? Une boule de cristal en vaut une autre. «Notre système électoral uninominal à un tour tend à engendrer le bipartisme», note M. Nadeau en s'appuyant sur les travaux de chercheurs en sciences politiques.
Cela dit, la configuration régionale des appuis des trois partis peut permettre qu'un tripartisme s'installe pendant un certain temps, nuance le politologue. «Il y a trois Québec dans un. Celui des libéraux, avec ses appuis concentrés dans l'ouest de Montréal, en Estrie et en Outaouais; celui du PQ, avec les comtés des couronnes métropolitaines, de l'est de Montréal et quelques-uns en région; et celui de l'ADQ, avec comme épicentre la capitale nationale, qui déborde vers Chaudière-Appalaches, la Mauricie et s'étendrait, selon certains, au-delà du Richelieu pour mordre jusque dans Lanaudière», fait observer M. Nadeau.
La concentration des appuis fait en sorte que chacun des trois partis peut aspirer à faire élire une bonne proportion de députés, nonobstant son résultat national.
Un terrain en friche
Outre le mécontentement à l'égard du gouvernement libéral et les difficultés de leadership du PQ, la montée de l'ADQ s'appuie sur un électorat dont les idées étaient mises en sourdine par la polarisation du débat autour de la question nationale au cours des dernières décennies.
«Mario Dumont est venu réveiller un conservatisme latent, moins prononcé que dans l'ouest du pays toutefois», affirme le sociologue Jacques Beauchemin de l'UQAM
Sa collègue Manon Tremblay, du département de sciences politiques de l'Université d'Ottawa, renchérit en disant que la présente campagne électorale sonne peut-être le glas du «mythe du Québec social-démocrate». «Il y a bien des gens qui ne sont pas sociaux-démocrates mais n'osaient pas le dire. [...] Mario Dumont a créé une légitimité dans l'espace politique québécois pour que s'expriment des idées de droite», pense Mme Tremblay.
Ces «conservateurs ordinaires» qui forment la nouvelle base électorale de l'ADQ, les deux autres partis n'arriveront pas à les récupérer à court terme, pense M. Beauchemin. «Ce n'est pas en parlant du coffre à outils et du siège à l'ONU, à l'OMC ou à l'UNESCO» que le PQ arrivera à faire vibrer la corde nationaliste de ces adéquistes fraîchement convertis, pense-t-il.
Car au-delà de l'axe droite-gauche, de l'accent mis sur les choix individuels plutôt que collectifs, l'ADQ a réussi à faire vibrer la corde identitaire, ce qui était auparavant l'apanage du Parti québécois. «C'est un écho du pays réel. Les gens n'entendaient plus la résonance identitaire chez les libéraux, ni, jusqu'à un certain point, au PQ. Pour les libéraux, ce n'est pas étonnant, mais que le PQ ait perdu cette clientèle, c'est quand même incroyable», poursuit M. Beauchemin, qui croit que l'ADQ a réussi à récolter sans trop d'effort un sentiment invisible dans l'espace politique québécois.
Résidant du Plateau, Jacques Beauchemin observe que le discours péquiste s'adresse de plus en plus à cet électorat branché. «Le PQ est devenu très centré sur les préoccupations urbaines. [...] Il y a toutefois des gens qui veulent encore parler d'identité, d'histoire, de culture», déclare-t-il.
La polémique autour de l'accommodement raisonnable a réussi à l'ADQ à cristalliser le besoin d'affirmation identitaire. «C'est là que la magie a opéré. Cela a laissé des traces dans l'imaginaire», fait valoir M. Beauchemin, qui pense néanmoins que l'ADQ a fait le plein de cet électorat conservateur.
Réalignement des partis
L'émergence du parti de Mario Dumont, qui vient de perdre son qualificatif de «tiers parti», forcera les deux autres formations à se réaligner sur l'échiquier politique.
«Les coalitions que sont les deux grands partis se sont effritées au niveau de leur frange», constate M. Nadeau, qui croit que la durée de ce tripartisme dépendra de la capacité du PQ et des libéraux à se repositionner.
«S'il est vrai que l'ADQ a trouvé un meilleur point d'équilibre sur le rôle de l'État, la relation entre l'individu et l'État, la place du Québec dans le Canada, l'affirmation et la tolérance, sur la place de Montréal et des régions, il faut que chacun des deux partis parvienne à retrouver les points d'équilibre», affirme le politologue.
Si la déroute du Parti libéral semble plus marquée que celle du PQ, les observateurs de la scène politique pensent généralement que le PQ est davantage interpellé. «La situation est plus conjoncturelle pour le PLQ, à cause de l'impopularité du gouvernement», précise M. Nadeau.
De l'autre côté, cet ancien membre de l'entourage de Bernard Landry -- qu'on voyait conseiller son chef dans le film À hauteur d'homme -- n'hésite pas à qualifier de «chaotique» le parcours adopté par le Parti québécois depuis sa défaite en 2003. Son programme qui propose une démarche d'accession à la souveraineté rapide et tranchée et ses positions résolument social-démocrates ne correspondent peut-être pas à une frange de l'électorat, qui se reconnaissait davantage dans un PQ arc-en-ciel. Pour illustrer son propos, Richard Nadeau cite comme exemple un politicien comme l'ancien ministre de l'Agriculture Jean Garon, populiste et très rural, qui ne cadre plus tout à fait avec le nouveau PQ.
«Je ne vois pas une reconversion prochaine du discours péquiste pour aller chercher les adéquistes. Je ne vois pas le PQ se tasser à droite. J'ai l'impression que l'ADQ est arrivée à se construire une base politique que personne ne va aller lui contester à court terme», conclut pour sa part Jacques Beauchemin.
Les jeux sont presque faits pour ces élections-ci. Il reste maintenant à voir ce qui sortira de la boîte à surprise lundi. Le terrain risque d'être par la suite très mouvant.


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