Se souvenir de Mulroney

17. Actualité archives 2007

Avec un tel titre, je sens déjà que je viens d'en déprimer quelques-uns. Faut-il vraiment, en effet, se souvenir de Mulroney? Trudeau, même quand on ne l'aime pas, même quand on rejette son oeuvre, fascine. Mais Mulroney? Les caricaturistes et humoristes ont imposé son menton et sa voix, mais après? Que reste-t-il de valable de son passage aux affaires?

Après avoir suscité une petite commotion médiatique au Canada anglais en 2005, Mulroney. Les enregistrements secrets, l'ouvrage du célèbre chroniqueur Peter C. Newman, est maintenant disponible en français. À la fois recueil d'entretiens et essai politique, ce document est issu de 98 entrevues en tête à tête avec Mulroney pendant ses années de pouvoir (1984-93) et de 330 autres entretiens réalisés avec ses proches et collaborateurs. Il contient donc un florilège de citations et des commentaires de la main du chroniqueur. Au total, il offre un portrait assez complet du règne du «p'tit gars de Baie-Comeau».
Au Canada anglais, ce sont surtout quelques déclarations-chocs de l'ex-premier ministre qui ont fait la manchette lors de la parution du livre. Mulroney, par exemple, dit de Clyde Wells, dans le contexte de Meech, qu'«un être aussi sans scrupules que c't'enfant de chienne-là, c'est pas possible». Il parle de «la bande de trous de cul à Trudeau et Chrétien». Au sujet de Lucien Bouchard, il affirme: «Ce n'est pas un homme très cultivé. C'est un gars appliqué et discipliné, mais pas un gars très cultivé.» Pour illustrer à quel point le premier chef du Bloc québécois «est un homme extraordinairement vaniteux», Mulroney précise: «Il s'est fait refaire les dents.»
Tout ça, on en conviendra, est gaillard et amusant, mais sans plus. Le véritable intérêt de cet ouvrage, en fait, n'est pas tant dans les centaines de citations qui occupent plus de la moitié de l'espace, dans les «enregistrements secrets» comme tels donc, que dans les commentaires du journaliste qui, réunis, finissent par constituer un fascinant essai critique sur les années Mulroney.
Le premier ministre conservateur et le chroniqueur avaient accepté les règles du jeu: le premier se livrait librement et fréquemment au deuxième qui, en retour, acceptait de ne rien publier tant que Mulroney serait au pouvoir. «Mes défauts, c'est moi, avait dit ce dernier. J'insiste: je ne veux pas de cadeau!» Et Newman de répliquer: «Ce livre n'en est pas un.»
Qu'est-il, alors, au juste? Une plongée «dans les profondeurs de la psyché de Brian Mulroney» qui «éclaire d'une lumière vive, autant qu'il le condamne, son style politique». Newman, en d'autres termes, parle d'un «voyage impressionniste dans les méandres d'un esprit et d'un tempérament». Habile à transformer les péripéties de l'univers politique canadien en éléments d'une sage habitée par le drame humain, le journaliste parvient à faire du parcours de Mulroney un saisissant récit.
Comment expliquer, demande-t-il, qu'un homme aussi bienveillant à l'égard de son entourage ait pu déclencher, à l'échelle du pays, un «mépris aussi viscéral»? Mulroney, remarque Newman, «a soulevé plus d'hostilité et de controverses que tout autre premier ministre canadien avant lui, comme s'il avait été responsable de la chute de tous les moineaux tombés du ciel». En 1984, pourtant, il avait remporté, avec 211 députés sur 282, la victoire la plus éclatante de toute l'histoire du pays.
Le journaliste, qui oscille sans cesse entre l'admiration et la critique, avance quelques éléments de réponses. Le premier ministre, écrit-il, avait la mauvaise habitude -- loyauté ou maladresse? -- de «presque toujours recevoir le blâme à la place de ses ministres». Son profond «besoin d'être approuvé», de même, l'a parfois rendu incohérent.
Patronage et scandale
Il y a, cela noté, pis. Critique féroce du patronage à la sauce libérale, Mulroney, dès la première année de son mandat, s'est lui-même lancé dans un «raz-de-marée de patronage» en procédant à «1337 nominations politiques». Les scandales politiques n'ont pas non plus épargné son gouvernement. Pendant ses neuf années de pouvoir, douze de ses ministres ont dû quitter leurs fonctions. Newman précise toutefois que, sous Trudeau, vingt et un ministres, en seize ans, avaient dû démissionner pour les mêmes raisons. Trudeau, à certains égards, avait bénéficié de la complaisance de la presse. Pas Mulroney, écrit Newman: «La plupart des reporters ne l'aimaient pas, purement et simplement.» Son attitude de parvenu trop chromé les irritait.
Est-ce suffisant pour expliquer la hargne qu'il a suscitée? Deux éléments, évoqués par Newman sans qu'il les relie aussi directement qu'il le devrait à la perte de popularité de Mulroney, expliquent, à mon avis, cette colère. Au Canada anglais, il est évident que ses manoeuvres constitutionnelles l'ont desservi. Meech et Charlottetown ont été reçus, au Québec, comme des accords insuffisants, mais proposés de bonne foi. Au moins, lui, il essayait, disait-on. Dans le ROC, au contraire, on considérait qu'il en faisait trop. Preuve, s'il en est, que, sur le plan identitaire, ce pays reste ingouvernable. Dans ce dossier, ses tentatives divisaient et seul son échec a engendré l'unanimité... contre lui.
Dans le dossier des politiques socioéconomiques, l'opposition majoritaire fut partagée d'un océan à l'autre. Dans le ROC comme au Québec cette fois-ci, l'affairisme proaméricain de Mulroney passait de plus en plus difficilement. Newman parle de ses «vues pures et dures de défenseur de la libre entreprise», mâtinées d'un vague attachement «aux filets de sécurité de l'État». Il évoque le libre-échange (qui ne fut pas la catastrophe appréhendée à l'époque), la TPS, les déréglementations et privatisations tous azimuts. Il cite la sénatrice Marjory LeBreton, qui chante en ces termes les vertus de l'héritage de son chef: «Il a été celui qui a empêché ce pays de devenir une autre Suède.» Voilà peut-être, pourtant, une bonne raison de rejeter ce premier ministre dont les accointances avec Reagan et le big business dépassaient les bornes.
Newman, apprend-on en lisant ce livre, était suffisamment ami avec Mulroney pour lui offrir, comme cadeau de Noël, des chandeliers de bois antiques! Cela ne l'empêche pas, par moments, d'être critique, mais le fait vite revenir à un beau lyrisme plutôt complaisant à l'égard de son personnage.
louiscornellier@ipcommunications.ca
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Mulroney - Les enregistrements secrets
Peter C. Newman
Traduit de l'anglais par Richard Dubois,
Mario Pelletier et Michel Saint-Germain
Fides
Montréal, 2007, 472 pages


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