S'ancrer dans la réalité

Ce qui fait fondamentalement défaut au Parti québécois, c'est l'aptitude à ancrer son langage et son programme dans une réalité qui a beaucoup évolué depuis sa fondation.

PQ - état des lieux et refondation

Au lendemain des élections, le verdict était unanime: le PQ avait besoin d'un nouveau chef et d'une profonde remise en question. On sait depuis hier que ce nouveau chef sera Pauline Marois ou Gilles Duceppe, mais qu'en sera-t-il de la revitalisation de ce grand parti?
Les principales critiques étaient de deux ordres. Le fonctionnement du parti, sa propension à «dévorer ses chefs», la trop grande place occupée par les militants dans les orientations fondamentales du parti. Bref, ce parti serait trop démocratique et donc ingouvernable.
Cette semaine, Louis Plamondon, un des amis de Gilles Duceppe, a attaché le grelot. Selon lui, le Parti québécois devrait adopter la même discipline que le Bloc, et il pensait qu'on «devrait botter le derrière» de plusieurs députés du PQ. Confondre le PQ et le Bloc relève d'une grande ignorance des contraintes de la politique. Le PQ est un grand parti démocratique, le Bloc est une organisation électorale. Dans un véritable parti, l'adoption du programme constitue une procédure lourde de conséquences. Quand le PQ se présente devant l'électorat, il demande aux électeurs de prendre le risque du pays que le parti propose. Un parti de gouvernement possède aussi un passif. Le Bloc n'est lié par aucune de ces contraintes. Il n'a pour seul souci que sa réélection. Il ne peut pas faire peur, car il n'a jamais gouverné et ne gouvernera jamais. Voter bloquiste, c'est un peu comme voter communiste en France dans les années 70. C'est le luxe de la protestation, un luxe dénué de toute prise de risques ou de responsabilités. Pour conclure la comparaison, disons que le Bloc est une entreprise privée qui appartient à ses députés propriétaires et que le PQ est une entreprise publique qui doit justifier ses gestes devant ses actionnaires.
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On a beaucoup parlé de ce parti «dévoreur de chefs». Les départs de Pierre Marc Johnson et d'André Boisclair n'étaient que prévisibles et normaux au lendemain de lourdes défaites électorales. Les partis n'aiment pas les perdants. Jacques Parizeau n'a pas été tué par son parti, il s'est suicidé en évoquant «l'argent et le vote ethnique». Lucien Bouchard, habitué à la discipline du Bloc, n'acceptait pas qu'on puisse, autour de lui, remettre en question ses gestes et ses idées. Quant à Bernard Landry, il n'a pas été victime des militants mangeurs de chef, il a été victime de son orgueil démesuré.
On a aussi grandement exagéré le «copinage» avec les centrales syndicales ainsi que l'influence disproportionnée d'une gauche débridée et ringarde. Ce copinage n'avait pas empêché René Lévesque de couper les salaires des enseignants de 20 %, et l'influence de la gauche n'a pas été suffisante pour empêcher Bernard Landry et Lucien Bouchard de sabrer sauvagement dans les services publics pour atteindre le déficit zéro.
Les clivages idéologiques au sein du parti n'ont pas fait fuir les péquistes vers l'ADQ ou Québec solidaire. Ces débats sont normaux et salutaires dans tous les grands partis d'idées et de réformes. Les socialistes italiens et espagnols ont été aux prises avec les mêmes affrontements internes, et cela ne les a pas disqualifiés auprès de leur électorat respectif.
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Ce qui fait fondamentalement défaut au Parti québécois, c'est l'aptitude à ancrer son langage et son programme dans une réalité qui a beaucoup évolué depuis sa fondation. Le langage d'un parti progressiste et de son chef n'a pas besoin d'être obtus et technocratique: il peut se nourrir d'émotions et de valeurs mobilisatrices, comme l'a fait Ségolène Royal en France. Malgré sa défaite, elle a réussi à faire revenir dans la vie politique des centaines de milliers de jeunes qui n'avaient que mépris pour celle-ci.
Partout en Occident, les grands partis réformistes sont appelés à cette refondation. Les questions sont nombreuses. Comment les gouvernements peuvent-ils résister à l'érosion de leurs pouvoirs sous l'effet de la mondialisation? Comment associer les citoyens et les collectivités locales non seulement à la vie démocratique de leur milieu mais aussi, et peut-être plus important encore, au développement économique de leur milieu? Comment créer de nouvelles richesses collectives sans recourir à la seule fiscalité ou à la prise en charge par l'État? Comment rapprocher l'État et les services des citoyens?
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Mais la plus nécessaire des remises en question sera aussi la plus ardue et la plus risquée pour le candidat qui voudra la faire. Même si l'idée d'indépendance (on pourrait aussi dire le rêve) mobilise encore un bon nombre de Québécois, il ne faut pas être sorcier pour découvrir, à la lumière des résultats des dernières élections, qu'ils sont bien peu nombreux à vouloir mettre le processus en branle. André Boisclair a même poussé le dogmatisme jusqu'à promettre de tenir un référendum même s'il était à la tête d'un gouvernement minoritaire. C'est ce genre d'aveuglement, ce refus d'accepter la réalité, cette manière qu'a le PQ de vouloir sauver le peuple malgré lui, qui a grandement réussi à transformer le grand parti de René Lévesque en tiers parti. En ce début de course à la chefferie, je voudrais rappeler une phrase de Daniel Johnson, une phrase qui constitue peut-être la solution pour le PQ nouveau: «L'indépendance si nécessaire, mais pas nécessairement l'indépendance.»
Collaborateur du Devoir


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