Le 18 septembre prochain

Référendum sur l'indépendance en Écosse

Une contagion québécoise

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Le référendum en Écosse

Pas de comparaison ici entre le Québec et l’Écosse sans nuances mais l’Écosse comme le Québec souhaite accéder à l’indépendance dans le cadre d’une vieille démocratie représentative, réellement pluraliste, cadre dans lequel une majorité même simple (que ce soit pour un référendum ou n’importe quoi), est toujours difficile. Sauf pour les pays anciennement colonisés, aucun État souverain (de la vieille Europe ou de l’Amérique du nord), n’a pu ou voulu le devenir de cette façon. Le Québec était jusqu’ici un cas unique [[Les plébiscites de rattachement de Nice ou de la Savoie à la France dans les années 1860, plus récemment celui de Crimée et d’autres encore me semblent appartenir à une autre catégorie de consultations pour mille raisons.]].
Étonnements sur la procédure en Royaume-Uni
Ce qui étonne, c’est que les candidats sécessionnistes écossais et le Royaume-Uni ont signé un accord dit « d’Édimbourg » sur la manière de procéder au référendum, le 15 octobre 2012 [[ Nous suivons ici pour une part Keith Dixon, Le pari risqué des nationalistes écossais : l’indépendance ou rien ?, dans Politique étrangère, hiver 2013, p. 51-61.]]. On est certes entre Britanniques, mais enfin, cela surprend ou que l’âge électoral soit abaissé à 16 ans. On imagine mal un Président de la République française s’accordant avec un Délégué breton sur le même sujet et le même processus.
Il est vrai que l’Ecosse a toujours été une nation du Royaume-Uni, le mot supposant qu’il y ait contrat entre les nations qui s’unissent et tout contrat suppose la possibilité d’être résilié. Comme nation, l’Écosse a un droit, un système d’enseignement et une religion différents : sur la longue durée cela pèse. Pour Keith Dixon, si le nationalisme écossais ne s’est réveillé que dans le dernier tiers du XXe siècle (contrairement à pas mal de nationalismes en Europe), c’est dû à cela, la double identité (écossaise et britannique), étant « rassurante ». On pourrait ajouter : rassurante sur le plan militaire et économique comme le fait remarquer Stéphane Paquin dans La Revanche des petites nations [[ Stéphane Paquin, La Revanche des petites nations, VLB éditeur, Montréal, 2002.]], la mondialisation permettant que se desserre la contrainte d’appartenir à un grand ensemble national à ces deux points de vue.
L’importance d’être reconnu en tant que nation
Le Québec est aussi reconnu comme une « nation » ce qui, il est vrai, lui fait une belle jambe. Mais ne crachons pas trop sur de telles reconnaissances. Sur la Wikipédia de langue française, notamment, cela entraîne des reconnaissances dans le domaine de la culture, des sports, des sciences, de vastes domaines de la vie quotidienne qui font apparaître effectivement l’Écosse ou le Québec comme des nations, mises sur le même pied —à cet égard, mais cela pèse— que les nations souveraines. Régionalistes flamands et wallons (ou nationalistes), bien que disposant de 70% des ex-compétences étatiques belges (et leur extension sur le plan international), risquent de demeurer le bec dans l’eau à cet égard durant des décennies alors que, pourtant, elles vont aller bien vite vers 80, 90 % voire plus de l’ancien pouvoir étatique belge. Et qu’elles sont tout aussi reconnaissables et distinguables (sauf aux yeux des Français, c’est là que le bât blesse), que le Québec ou l’Écosse. La Belgique est un curieux Royaume qui ne s’est jamais uni, qui est fort désuni mais où l'on fait encore fort semblant que cela n’a pas d’importance. Observant les choses de ma Wallonie, j’ai souvent envie de dire aux Québécois malgré cinquante ans de déceptions de leur combat, que cette reconnaissance en tant que nation ne peut qu’agir sur la longue durée. Le cas de l’Écosse en est l’indice, de même que celui de la Catalogne ou du Pays basque (avec une langue différente de celle de l’Espagne). Et l’Écosse, pourtant, partage une même langue et une même culture avec le reste du Royaume- Uni.
L’impossible fédéralisme en Royaume-Uni
L’Écosse a à nouveau un Parlement depuis 1997 et des compétences étatiques étendues, y compris dans ses relations avec l’Europe. Le Scotish National Party a obtenu une victoire électorale en 2007, lui permettant de diriger un gouvernement minoritaire, succès confirmé en 2011 par l’obtention de la majorité absolue des sièges au Parlement (le système électoral écossais combine le vote majoritaire dans les circonscriptions permettant d’élire une partie des députés et un scrutin à la proportionnelle qui en désigne d’autres dans des circonscriptions plus larges, comme cela existe déjà en Allemagne, les électeurs ayant deux bulletins de vote).
Keith Dixon affirme aussi que la décolonisation dans tout l’Empire britannique (y compris les îles britanniques avec la progressive indépendance de l’Irlande), a joué un rôle dans la renaissance du nationalisme écossais. John Kendle dans Ireland and the federal solution, Mcgill-Queen’s press, MQUP, 1989, fait remarquer que la solution fédéraliste était impossible ou à tout le moins difficile dans le Royaume-Uni, la nation anglaise (que l’on confond souvent avec le Royaume-Uni tout entier), étant d’un tel poids (80 à 90% de la population), qu’il y avait une sorte de difficulté à envisager à Londres une sorte de gouvernement anglais proprement dit doublant absurdement le gouvernement du Royaume-Uni de même qu’un Parlement, dont le poids aurait été de toute façon écrasant [[John Kendle, op. cit., p. 123.]].
Notons que la Prusse, comme entité fédérée dans la République fédérale de Weimar et dans l’Empire allemand auparavant, comptait deux-tiers de la population de toute l’Allemagne (sur les vieilles cartes de mon école primaire, tout le morceau de l'Allemagne proche de la frontière de Belgique était encore appelé « Prusse » et l’on parlait d’une Wallonie « prussienne » : Malmédy et ses environs faisant partie de cette Prusse jusqu’en 1918, lui opposant d’ailleurs une résistance francophone soutenue).
Cela joue un rôle encore actuellement, le Premier ministre gallois (le Pays de Galles est une autre nation autonome dans l’UK, quoique avec moins de compétences que l’Écosse), a dit son inquiétude devant la possibilité de se retrouver dans un Royaume-Uni sans Écosse et devant assumer un poids anglais plus lourd que jamais. Le vice-ministre britannique du trésor a d’ailleurs décidé de reconnaître le statut de minorité nationale aux habitants de la Cornouailles, qui, il est vrai, ne sont « que » 500.000.
Le rejet du néolibéralisme de Thatcher, motivation des Écossais
Ce qui semble jouer un rôle capital dans les aspirations écossaises, c’est la répulsion des Écossais face à la droite anglaise, illustrée à la fin du siècle passé par Thatcher dont les idées ont malheureusement passé la Manche et infectent —le mot n’est pas trop fort— la prétendue « Union européenne » (UE). L’actuel président de la Commission européenne a déclaré qu’il faciliterait l’adhésion de l’Écosse à l’Union européenne (que les Écossais ne veulent pas quitter à l’inverse des Anglais qui y font toujours bande à part). L’ancien président de la Commission européenne avait été moins favorable.
Après celui de l’Écosse le 18 septembre, on aura encore en Europe celui de la Catalogne le 29 novembre. Il est intéressant de rapprocher les deux référendums pour plusieurs raisons. Contrairement aux Écossais, les Catalans n’ont pas passé un accord avec le gouvernement espagnol qui s’oppose même au déroulement de ce référendum. Certains prétendent qu’une indépendance de la Catalogne serait de toute façon problématique étant donné le fait que l’UE (de laquelle n’est jamais venu aucun encouragement contrairement à l’Écosse ou, permission, disons), poserait des problèmes insurmontables d’adhésion aux 7,5 millions de Catalans. Les unitaristes belges ont fait la même objection à l’idée d’une Flandre indépendante, mais les arguments juridiques semblent devoir finalement (comme toujours), céder devant les faits et peut-être aussi une notion de droit supérieur : la possibilité pour chaque peuple de disposer de lui-même [Encore que l’Espagne comme tout Etat européen peut opposer son veto à toute adhésion d’un nouvel Etat et l’Ecosse en serait un.]]. Mon ami François André est souvent revenu sur cette question dans la revue TOUDI et je pense qu’il l’a traitée [à fond et récemment. Il soulève aussi la question de ce que représenterait la perte de la Catalogne pour l’Espagne : 6% du territoire, 16 % de sa population mais près de 20% de la richesse nationale espagnole, ce qui ne supprimerait sans doute pas l’Espagne mais serait quand même une amputation. D’autant que le Pays basque (tout aussi indépendantiste, sinon plus), ferait montrer la perte du PIB à 30%. Il y donne aussi quelques aperçus de la question écossaise qu’il connaît très bien datées de décembre 2013. L’Ecosse représente un peu moins de 10 % de la population du Royaume-Uni, autour de 7 % de sa richesse nationale et une portion plus importante de son territoire.
L’Écosse et la Catalogne font peur, mais est-ce à raison ?
Indépendamment des arguments juridiques, les référendums en Écosse et en Catalogne font peur aux grands Etats européens (sauf, à mon sens, la Pologne, vieille nation unie dans l’épreuve et l’Allemagne où la tradition fédéraliste est telle qu’elle prémunit me semble-t-il contre les risques de sécession). Il est probable que dans tous les pays européens, il y ait officiellement (mais cela va au-delà de l’officiel), une attitude hostile aux Catalans et aux Écossais. C’est assez compréhensible : les responsables d’un État (et aussi la frange parfois largement majoritaire de la population qui les soutient), ne peuvent voir d’un bon œil la déconstruction d’autres États ou pays. Cette peur est très grande en France. Elle l’est moins en Suisse où le Canton du Jura a obtenu de devenir un canton il y a quelques années, lui aussi par référendum et a pu se séparer du canton germanophone de Berne, le Jura étant francophone, l’issue des minoritaires dans ce pays ultra-fédéral étant celle-là.
Cette peur est grande aussi en Belgique où le nationalisme flamand effraye, le nationalisme wallon étant pour le moment assoupi bien qu’ayant obtenu (comme le nationalisme flamand), énormément de compétences. En Belgique, cependant, il faut aller plus loin que l’écume superficielle de l’actualité (et c’est le cas aussi pour l’Écosse et à mon sens le Québec) : il n’y a pas eu de référendum d’autodétermination en Belgique mais il y a eu en mars 1950 un référendum de scission, le retour du roi Léopold III compromis avec les Allemands en 1940-1944 étant approuvé par plus de 70% des Flamands, refusé par les Bruxellois à un peu plus de 50% et refusé par les Wallons à près de 60%. Comme, pour l’ensemble du pays, le roi (étant donné que les Flamands sont majoritaires à 60% en Belgique), avait obtenu 57 % de OUI, un gouvernement catholique tenta d’organiser son retour mais une grève générale en Wallonie d’une grande violence contraignit le roi à se retirer. Depuis, la Belgique n’ose plus organiser de référendum, peu importe la question.
Les Écossais pas indépendants cette fois-ci. Avantage pour le Québec
Mon pronostic est que les Écossais n’obtiendront pas une majorité de OUI pour leur indépendance (les sondages placent le OUI à la hausse cependant), mais qu’ils obtiendront une augmentation de leurs compétences. Par contre, je pense qu’en Catalogne le OUI à l’indépendance l’emportera, car depuis la fin du franquisme, les Catalans réunissent dans les rues des millions de gens pour l’indépendance, rendant le peuple visible [[Je fais allusion à la notion de « peuple invisible » chez Rosanvalon.]], vote hypothéqué par la volonté de Madrid de refuser et l’accord pour l’indépendance, et le référendum[[ Il y a quelques années, les Catalans sont parvenus à réunir 2000 manifestants indépendantistes à Bruxelles qui n’est pas la porte à côté. Lors d’une réunion de l’Union linguistique entre Flandre et Hollande, j’ai été frappé il y a quelques années que les Catalans présents aient commencé en français par dire qu’ils parleraient en espagnol mais que ce n’était pas leur langue.Ou lors d'une conférence de presse à Bruxelles avec Verhofstadt et Cohn-Bendit sur le fédéralisme européen, la compréhension à l'égard d'une question posée en français par une journaliste de la télé catalane sur l'indépendance de son pays : indices...]].
La majorité des États européens demeureront unis soit parce qu’ils sont insécables (les 22 États de moins de 20 millions d’habitants, 22 Etats dans lesquels je comprends la Roumanie : la Belgique étant la seule sécable). Pour les 6 grands pays (Allemagne, France, Royaume-Uni, Italie, Espagne, Pologne), sauf l’Espagne, le danger d’éclatement n’existe pas (le Royaume-Uni à proprement parler n’ « éclaterait pas » en cas d’indépendance de l’Écosse). Contrairement à mon sens à ce qui se passerait pour le Canada en cas d’indépendance du Québec : perdre une grosse proportion de sa population et du PIB, perdre une part de son originalité culturelle exprimée par une langue mondiale, le français, perdre toute sa façade atlantique ou peu s’en faut...
« Better self governed than well governed », cet adage écossais dit bien l’aspect avant tout démocratique de ces phénomènes sur lesquels Christian Traisnel professeur à Moncton a fortement insisté [ [Hypermodernité des militants wallons et québécois. ]].
Le référendum en Ecosse et en Catalogne présente pour le Québec un autre avantage : faire apparaître cette procédure comme légitime et normale dans le cadre des vieilles démocraties. Ceci n’est pas rien : ce n’est pas Londres qui va organiser une manifestation en Écosse pour demander aux Ecossais de demeurer avec les Anglais. Et Madrid est incapable d’en mettre une sur pied à Barcelone sans mettre gravement en danger l’ordre public dans la grande ville de Barcelone atout capital de la Catalogne, du fait qu’il s’agit d’une grande métropole européenne [[C’est de cet avantage que sont privés Wallons et Flamands, la métropole bruxelloise, certes entité fédérée, ne pouvant se concevoir que dans le cadre belge et étant au fond hostile aux deux autres parties du pays si elles veulent s’en séparer. Or une métropole pèse politiquement bien au-delà de ses murs.]].
On le voit sur la question de l’Écosse, les Etats et les nations, bien que présentant beaucoup de traits communs, sont profondément travaillés par l’histoire et souvent par un très long passé, autorisant des ruptures comme pour la Catalogne, l’Écosse et le Québec.
Je maintiens le terme de «contagion» et pas pour faire plaisir aux Québécois : ils ont pris au mot avant beaucoup d'autres la théorie démocratique de l'État-nation comme «plébiscite de tous les jours» comme disait Renan en lui opposant la propre volonté de la nation québécoise dont la victoire est inéluctable.

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José Fontaine355 articles

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Né le 28/6/46 à Jemappes (Borinage, Wallonie). Docteur en philosophie pour une thèse intitulée "Le mal chez Rousseau et Kant" (Université catholique de Louvain, 1975), Professeur de philosophie et de sociologie (dans l'enseignement supérieur social à Namur et Mirwart) et directeur de la revue TOUDI (fondée en 1986), revue annuelle de 1987 à 1995 (huit numéros parus), puis mensuelle de 1997 à 2004, aujourd'hui trimestrielle (en tout 71 numéros parus). A paru aussi de 1992 à 1996 le mensuel République que j'ai également dirigé et qui a finalement fusionné avec TOUDI en 1997.

Esprit et insoumission ne font qu'un, et dès lors, j'essaye de dire avec Marie dans le "Magnificat", qui veut dire " impatience de la liberté": Mon âme magnifie le Seigneur, car il dépose les Puissants de leur trône. J'essaye...





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5 commentaires

  • Archives de Vigile Répondre

    15 septembre 2014

    Les choix qu'aura à faire l'Écosse,une foi devenu un pays indépendant,selon l'humoriste et journaliste écossais Frankie Boyle
    http://www.youtube.com/watch?v=uZwuTI-V8SI

  • Archives de Vigile Répondre

    10 septembre 2014

    J'ai le goût de me peindre la face tel que Braveheart ce jour-là.
    Et de me procurer un drapeau écossais.
    Juste pour encourager l'indépendance chez les autres.
    Et si cela marche, en donner le goût aux gens d'ici.
    Est-ce que la SSJB pourrait organiser une telle activité de masques peinturés ce jour-là ? Il faudrait que ce soit une activité répartie sur plusieurs districts.
    Et pourquoi ne pas offrir au portail de McGill sur Sherbrooke aux étudiants de porter les couleurs de Brave Heart ?

  • Archives de Vigile Répondre

    10 septembre 2014

    J'ai le goût de me peindre la face tel que Braveheart ce jour-là.
    Et de me procurer un drapeau écossais.
    Juste pour encourager l'indépendance chez les autres.
    Et si cela marche, en donner le goût aux gens d'ici.
    Est-ce que la SSJB pourrait organiser une telle activité de masques peinturés ce jour-là ?

  • Archives de Vigile Répondre

    3 septembre 2014

    ...''... et le PM Harper prend position en faveur de la GB dans le dossier du référendum écossais.''
    À partir de 11 minutes 39sec. de l'émission.
    Dutrizac, l'après-midi
    avec Antoine Robitaille et Alec Castonguay
    http://www.985fm.ca/lecteur/audio/vers-une-loi-speciale-pour-les-medecins-et-le-pm-h-237461.mp3
    Interventionniste à l'os et en plus dans son argumentaire,Harper ajoutera entre autres,que le fait que l'Écosse demeure au sein de la Grande Bretagne,lui offrira une plus grande sécurité comme par exemple se protéger du terrorisme et des changements climatiques.
    Oui mesdames et messieurs,Stephen Harper parle ici publiquement du danger des changements climatiques,pas au Canada,en Écosse,et pas parce qu'il y croit,pour faire peur et influencer le jugement des électeurs d'une autre nation en devenir,l'Écosse.
    On a déjà passé par-là 2 fois n'est-ce pas?

  • Archives de Vigile Répondre

    19 août 2014

    Hier, dans Le Devoir, une lettre d'un lecteur (doctorant en Science Politique) démontre que l'Écosse aurait une tonne de bonnes raisons pour voter OUI.