Réplique

Rabaska et la mauvaise foi

Rabaska



[Denis L'Homme et Pierre Lavallée->8065], des personnes ayant oeuvré au ministère des Ressources naturelles, ont signé deux lettres ouvertes plutôt semblables dans Le Devoir des 10 juillet et 8 août derniers.

Ces deux lettres traitent de la justification du projet et remettent en cause «sa pertinence énergétique». Elles laissent croire que nous justifions Rabaska sur la base d'une forte croissance attendue de la demande de gaz naturel au Québec. Et les auteurs se font forts de corriger ces «énormités» ou «inexactitudes tenant presque de la mauvaise foi». Qu'en est-il exactement?
La croissance de la demande au Québec
Le procédé qui consiste à faire dire à quelqu'un ce qu'il n'a pas dit pour mieux le dénoncer est bien connu. Ainsi, de laisser entendre que Rabaska justifie son projet sur la croissance de la demande de gaz au Québec est totalement faux. Les auteurs de ces lettres se réfèrent aux prévisions du ministère des Ressources naturelles et de la Faune estimant «une croissance annuelle moyenne modeste de 1,6 %» de la consommation de gaz au Québec. Les prévisions de Rabaska sont concordantes, soit 1,7 % pour la période 2004-2015 ou 1,1 % pour la période 2004-2025. Ces prévisions apparaissent clairement dans l'étude d'impact (tome 2, chapitre 2.5) et sont soutenues par une annexe détaillée.
Où avons-nous laissé croire, «à l'encontre de l'avis de tous les analystes», à «une conversion massive des systèmes électriques actuels au profit de cette forme d'énergie (gaz naturel)»? Et les auteurs d'expliquer doctement les difficultés à convertir une maison dotée d'un système de chauffage électrique à un système de chauffage au gaz naturel. Rabaska avait pourtant répondu exactement la même chose à une question spécifique de la commission à ce sujet. C'est ainsi que, dans le secteur résidentiel, la croissance annuelle attendue selon nos prévisions est inférieure à 1 %.
La bonne énergie au bon endroit
Dans les deux articles, les auteurs remettent en cause un des énoncés de la stratégie énergétique du Québec (voir L'énergie pour construire le Québec de demain, p. 58). Le gouvernement souhaite ainsi amener un meilleur signal de prix pour l'électricité de façon à utiliser la bonne énergie au bon endroit. Nous n'avons évidemment aucune objection à ce qu'un tel débat se fasse, mais on ne peut laisser croire que cet énoncé de la stratégie énergétique du Québec est au coeur de l'argumentation justifiant le projet.
De même, les auteurs affirment ceci: «Vient ensuite le prétendu "effet positif sur la pointe d'Hydro-Québec" avancé par le promoteur de Rabaska.» Peut-on me dire où et de quelle façon Rabaska a tenté de justifier le projet sur cette base? Chose certaine, cela n'apparaît nulle part dans la section Justification du projet de l'étude d'impact.
Notre version des faits
Nous avons dit que le Québec est actuellement dépendant d'une seule source d'approvisionnement (l'Ouest canadien) et d'un seul transporteur de gaz naturel. Que l'offre nord-américaine de gaz naturel tend à plafonner alors que la demande dans ce marché continue de croître -- c'est pour cela qu'il y a une cinquantaine de projets de terminaux méthaniers en Amérique du Nord, dont quatre ont été approuvés sur la côte est des États-Unis, sans compter ceux autorisés au Canada. Que les approvisionnements en provenance de l'Ouest canadien iront également en diminuant, ce que le BAPE a clairement reconnu.
Dans ce contexte, les consommateurs du Québec et de l'Ontario localisés loin des sources d'approvisionnement traditionnelles ont avantage à avoir accès à d'autres sources, alimentées par des réserves mondiales encore substantielles; d'ailleurs, plusieurs projets ont été mis de l'avant dans ce sens depuis 30 ans, malheureusement sans succès. Ces deux marchés représentent environ six à sept fois la capacité de Rabaska et peuvent donc absorber la venue du terminal.
La diversification devrait induire une concurrence accrue sur le marché du gaz et signifier des prix relativement plus bas qu'ils ne le seraient autrement. Cette affirmation est reconnue par les deux commissions ayant examiné les projets de Énergie Cacouna et Rabaska. Pour sa part, Rabaska a estimé que les économies générées pour les consommateurs du Québec seraient de l'ordre de 5 % du prix du gaz naturel, soit environ une somme de 80 à 100 millions de dollars par année par rapport à une situation où il n'y a pas de terminal méthanier.
Pour l'essentiel, le gaz en provenance d'outre-mer viendra remplacer (et non s'ajouter) au gaz provenant de l'Ouest canadien pour les marchés du Québec et de l'Ontario. Le fait d'avoir du gaz naturel à un prix plus bas viendra faciliter le remplacement d'autres énergies fossiles et favoriser une baisse des émissions de gaz à effet de serre. Rappelons à cet égard que le prix du gaz naturel a monté relativement plus vite que le prix du mazout depuis 2000, d'où un déplacement du gaz naturel au Québec au profit du mazout, avec pour conséquence des gaz à effet de serre supplémentaires (environ 550 000 tonnes métriques/an). Toute baisse relative du prix du gaz naturel, même modeste, contribuera à inverser cette tendance. [...]
Enfin, les retombées économiques associées à la réalisation de ce projet de 840 millions sont considérables en matière de création d'emplois, surtout durant la construction, et de fiscalité tant pour la Ville de Lévis que pour les gouvernements supérieurs.
La pertinence énergétique
Qu'il y ait plusieurs considérations qui entrent en ligne de compte dans l'analyse du projet, j'en conviens. Mais, je ne comprends pas au nom de quelle logique énergétique ou économique il faudrait priver le Québec d'avoir, par un investissement privé, une structure d'approvisionnements énergétiques plus efficace et susceptible de rendre ceux-ci plus économiques, en plus d'avoir un effet bénéfique au chapitre de l'environnement.
MM. L'Homme et Lavallée préfèrent un Québec sans port méthanier et des prix plus élevés, en prétextant que cela favorise les économies d'énergie. «Si le projet Rabaska ne devait pas se réaliser, dans le plus pessimiste des scénarios, le gaz naturel pourrait coûter à peine quelques sous de plus par 1000 pieds cubes. Et si cette hausse survenait, nous croyons qu'il y aurait lieu de s'en réjouir, car elle inciterait le Québec à poursuivre ses efforts visant à économiser l'énergie et contribuerait à la lutte contre les changements climatiques.»
J'espère au moins qu'on remerciera les consommateurs de gaz (résidences, écoles, usines) qui feront les frais de ces réjouissances!!! En fait, c'est une logique de miséreux. Si tant est que l'on veut collectivement maintenir les prix de l'énergie à des niveaux plus élevés, augmentons les taxes sur l'énergie. Ce sera franc, direct et au moins les bénéfices iront aux contribuables et non pas dans les coûts d'un système d'approvisionnement plus dispendieux qu'on se refuse à améliorer.
Sachant que le Québec n'a pas d'hydrocarbures sur son territoire, l'objectif de diversification des sources d'approvisionnement apparaît sensé. Il se retrouve ainsi dans la stratégie énergétique gouvernementale depuis longtemps et y est encore aujourd'hui.
M. L'Homme signe ces deux lettres non pas à titre de citoyen de la rive-sud de Québec, ce qu'il est, mais à titre de haut fonctionnaire ayant oeuvré plusieurs années au ministère des Ressources naturelles. C'est justement à ce titre qu'il plaidait lui-même devant le BAPE il y a une vingtaine d'années en faveur des terminaux méthaniers susceptibles, disait-il, de renforcer la sécurité énergétique du Québec. Je veux bien que le citoyen ne partage pas l'avis du sous-ministre qu'il a été, mais je souhaiterais qu'on évite la confusion des genres.
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André L'Écuyer, Économiste et directeur des finances et affaires commerciales chez Rabaska


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