Présidentielle américaine - Le cauchemar de la gauche

Présidentielle étatsunienne

Pour la gauche américaine, la conquête de la Maison-Blanche n'est pas le seul enjeu, en 2008. C'est toute sa philosophie de la politique américaine qui est mise à l'épreuve.
Car quel sens pourrait-elle donner à l'élection, toujours possible, d'un président McCain? Comment déchiffrer un pays qui rejetterait le sénateur Barack Obama, un candidat prônant des principes et prenant des positions centristes clairement majoritaires sur les enjeux les plus importants? Comment comprendre un peuple qui préférerait un ticket incluant la gouverneure Sarah Palin, une réactionnaire pure et dure? Comment juger une nation prête à reconduire au pouvoir suprême le parti qui, aux commandes depuis huit ans, a fait en sorte que l'économie se dégrade, que la Bourse s'effondre, que la crise immobilière se répand, que le conflit en Afghanistan s'exacerbe et que la guerre en Irak s'éternise?
Obama, de gauche?
Du point de vue de la gauche, les résultats des deux présidentielles précédentes s'expliquent: en 2000, la confiscation de l'élection par les républicains et la Cour suprême, majoritairement conservatrice, puis, en 2004, l'emprise de la menace terroriste sur l'opinion. En revanche, la situation actuelle est radicalement différente: l'économie est au sommet des préoccupations des électeurs. Normalement, quand cela se produit, ce sont les démocrates qui l'emportent.
Bien sûr, la gauche comprend qu'Obama n'est pas vraiment un homme de gauche. Presque personne ne s'attend à ce qu'un président Obama lance une attaque frontale contre l'inégalité ou instaure une politique extérieure foncièrement différente de l'actuelle. Mais, au moins, elle voit Obama comme celui qui mettrait fin à près d'une décennie de pouvoir conservateur et instaurerait une politique intérieure plus «libérale» (de centre-centre-gauche) et une politique extérieure plus ouverte et moins unilatérale.
La poussée significative d'Obama dans les sondages effectués immédiatement après la convention démocrate a fait croire qu'une grande partie du reste du pays était en accord avec lui. Mais avec le choix de Palin, tout a basculé. Les sondages actuels placent McCain juste derrière Obama. Que se passe-t-il donc dans cette présidentielle?
À qui la faute?
Selon certains à gauche, la campagne démocrate est en cause: Obama a perdu trop de temps avant de répondre aux attaques de McCain. Pour d'autres, il faut en imputer la faute aux médias: de peur d'être considérés comme trop «liberal» par l'opinion -- et pensant que McCain demeurerait le «brave type» qu'ils ont toujours connu pendant des années, les journalistes ont gobé l'image du McCain franc-tireur et d'une Palin «hockey mom» (une maman dévouée à ses enfants sportifs). Résultat? Ils n'ont pas couvert les positions fortement conservatrices du candidat républicain et de sa colistière, en particulier leur opposition au droit à l'avortement.
D'autres mettent en avant des explications plus perturbantes même. Karl Rove, l'ancien stratège et gourou de George W. Bush, a toujours prétendu que les États-Unis sont au fond un pays conservateur, réfractaire à l'idée d'un État interventionniste. Or, si un modéré comme Obama ne peut pas convaincre les classes moyennes du rôle d'un gouvernement actif, alors Rove a raison. Et si Rove a raison, quelles sont les implications pour la gauche?
Un mystère
D'autres encore nous rappellent ce qui devrait être l'évidence: la race d'Obama compte aussi. Bien sûr, la plupart de ceux qui répondent aux sondages se disent insensibles à la couleur de sa peau, tout en affirmant cependant connaître beaucoup d'autres électeurs pour lesquels le facteur racial demeure important. Des sondeurs croient que les électeurs affichent leurs vraies couleurs en répondant à la seconde question. Que les niveaux d'appui mesurés pour Obama sont donc surévalués, et se dégonfleront le soir de l'élection. De combien? Mystère.
Enfin, la question suivante se pose: les électeurs américains déterminent-ils vraiment leur choix à partir des enjeux? Peut-être sont-ils satisfaits d'exprimer leur «identité» culturelle et raciale en votant, plutôt que d'appuyer des principes ou des programmes.
La source du problème
L'optimisme ou le pessimisme que les Américains de gauche nourrissent quant à l'avenir de leur pays dépendra non seulement du résultat de cette présidentielle mais des enseignements que l'on pourra en tirer. En cas d'échec du candidat Obama, certains prôneront pour l'avenir un changement complet de stratégie, comme une emphase nouvelle sur une campagne de terrain (les fameux «grassroots») qui court-circuiterait le biais présumé des médias.
Mais si on considère que les Américains eux-mêmes sont la source du problème -- si on s'interroge sur leur culture politique même, si l'on reconnaît leur penchant vers le conservatisme pur et dur malgré ses résultats néfastes, si l'on conclut qu'ils préfèrent aux politiques progressistes concrètes les symboles de rébellion que semblent incarner avec succès les maverick (francs-tireurs) McCain et Paulin, si l'on considère leur refus d'élire un homme noir, malgré ses talents -- alors, c'est tout l'avenir du courant progressiste et la possibilité d'alternance elle-même qui est en cause.
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Charles Noble, Professeur, chef du département de science politique de la California State University, à Long Beach, et auteur de plusieurs livres sur le conservatisme, la gauche américaine et les politiques sociales. M. Noble contribue au blogue sur la présidentielle du Centre d'études et de recherches internationales de l'Université de Montréal (CERIUM).

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Professeur, chef du département de science politique de la California State University, à Long Beach, et auteur de plusieurs livres sur le conservatisme, la gauche américaine et les politiques sociales. M. Noble contribue au blogue sur la présidentielle du Centre d'études et de recherches internationales de l'Université de Montréal (CERIUM).





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