Place à l'écoute

Accommodements - Commission Bouchard-Taylor


Voilà cinq mois que les deux présidents de la Commission de consultation sur les pratiques d'accommodement reliées aux différences culturelles (CCPARDC) ont commencé, selon leur expression, à «retourner des pierres». Des comités de conseillers ont été formés, des études commandées, des groupes sondés et Gérard Bouchard et Charles Taylor ont, depuis, multiplié les déclarations. Alors que s'amorce la phase des consultations publiques, où le Québec en entier est maintenant invité à s'exprimer sur la question de la diversité culturelle et de l'intégration, une première question, plutôt directe, s'est imposée d'emblée: «N'avez-vous pas déjà trop parlé?»
Fort possible, répondent les deux présidents de la Commission. «On sait qu'on passe maintenant à une période d'écoute. Et on voulait essayer de la structurer pour déblayer le terrain. On veut à la fois défendre cette façon de faire sans essayer à ce stade-ci de répondre à toutes les questions qui sont soulevées par le débat, car, même si on a des idées, elles peuvent bien sûr changer», explique le philosophe émérite, Charles Taylor. Ainsi, c'est dans cette optique que le débat a été élargi notamment à la laïcité et que l'un des trois forums citoyens, dont la tenue est assurée par l'Institut du Nouveau Monde, sera entièrement consacré à l'islam.
En toile de fond
Inévitablement, cette montée du sentiment d'insécurité mondial lié au terrorisme et l'opposition islam/Occident engendrée par cette menace se posent en toile de fond du débat qui a cours au Québec. Sans conclure à un véritable choc des civilisations, le sociologue et historien Gérard Bouchard reconnaît que cette tendance mondiale est au coeur des préoccupations de la Commission. «Nous sommes très sensibles à cette remarque qu'on nous fait de plus en plus souvent, et il ne faut pas qu'on donne dans la naïveté. Il faut bien évidemment concevoir un modèle de rapports interculturels qui soit équitable, mais tout en tenant compte des véritables dangers, notamment celui-là», soutient-il en soulignant au passage les dérives du battage médiatique entourant certains événements.
Selon lui, des cellules actives de ce terrorisme mondial «de religion musulmane intégriste et prosélyte mais extrêmement radicale et peut-être même violente», pourraient bel et bien exister à Montréal. Le professeur à l'Université du Québec à Chicoutimi met d'ailleurs en garde contre la façon de gérer cette situation. Le premier danger consiste à «céder à cette menace et d'établir une suspicion a priori sur toute la communauté musulmane, ce qui nous conduirait à des comportements xénophobes. Le deuxième danger, c'est qu'en voulant éviter ça, on se mette à oublier que la menace existe», note-t-il.
L'effet produit deviendrait alors celui d'un cercle vicieux. «Si on se comporte imprudemment, il y a un certain risque que cette crainte donne justement naissance au terrorisme lui-même. Si on se comporte durement envers l'ensemble des musulmans, c'est certain qu'on va ralentir leur intégration et qu'on va contribuer à en marginaliser un très grand nombre. Ce sont des conditions propices à la radicalisation et pourquoi pas éventuellement à des éléments de terrorisme», souligne M. Bouchard en précisant que la réalité est beaucoup plus complexe.
L'exception du modèle québécois
«L'incidence de cette guerre possible de civilisations dans différentes sociétés est très différente, et ce serait une grande erreur de vouloir baser notre réalité québécoise sur les mêmes assises que les politiques bâties en Allemagne, en France ou au Danemark, par exemple. Nous vivons une autre situation et nous avons notre propre façon de la gérer», croit pour sa part M. Taylor. Il insiste sur le fait qu'ici, la population musulmane est beaucoup mieux «formée» que la majorité des Québécois natifs ce qui n'est pas le cas au sein de certaines nations européennes où les immigrés récents proviennent de pays dont la réalité était très éloignée du développement à l'occidentale.
Souvent confondu avec le multiculturalisme canadien, le modèle québécois de l'interculturalisme, développé il y a 40 ans, a pourtant ses particularités. «Au Québec, on a toujours davantage insisté sur la nécessité de concilier le respect de la diversité culturelle et des impératifs d'intégration», estime M. Bouchard. Parmi les nations d'Occident, le Québec posséderait le modèle qui a le mieux marché. «Ce n'est pas surprenant, nous sommes une minorité avec une culture plus fragile qui a toujours combattu pour sa survie. Des institutions comme la loi 101 font la richesse de l'interculturalisme», poursuit-il.
Vers des ghettos?
Étant plus sensible aux menaces de fragmentation, le Québec, et plus particulièrement Montréal, échapperait ainsi à la «ghettoïsation». Du moins pour le moment. «S'en va-t-on vers les ghettos? C'est une question qu'il va falloir se poser», assure M. Bouchard en admettant déceler une certaine réticence des Montréalais à utiliser le terme. Beaucoup moindre qu'ailleurs au pays, la concentration des immigrés vivant dans la métropole serait de 19 % contre 44 % pour Toronto.
Ce débat de société ayant déjà eu lieu ailleurs au Canada dans les années 70, la minorité anglophone du Québec serait beaucoup moins préoccupée par la question, avance M. Taylor. «L'histoire de la place du turban dans la GRC avait suscité un important débat à l'époque. Je ne dis pas que tout le questionnement relatif aux accommodements raisonnables est terminé, mais la première étape, elle, l'est», précise M. Taylor.
Et pour calmer le jeu au Québec, les deux présidents insistent pour dire que, malgré la croissance de l'immigration, le français ne serait pas en perte de vitesse. La proportion des Québécois d'origine canadienne française diminuent, mais la proportion de ceux qui ont le français comme langue principale (y compris les Français et les Maghrébins, par exemple) se maintient, croit Gérard Bouchard. Mais il ajoute que cette langue française si chère aux Québécois pourrait bien être le dernier ciment à la culture depuis que la religion a volontairement été reléguée aux oubliettes. «Les gens ont le sentiment qu'il n'y a plus de mémoire et qu'ils ont perdu leur conscience historique, rappelle M. Bouchard. Ajouter des éléments pour contrer cette insécurité culturelle pourrait justement être l'un des services que rendrait cette commission», conclut-il.


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