"Les atmosphères de la politique - Dialogue pour un monde commun"

Philosophie - Un monde commun est-il possible ?

17. Actualité archives 2007

Réunis à Venise pour des entretiens sur «le bon gouvernement», un thème repris de la grande fresque de Lorenzetti à Sienne, voici douze penseurs européens engagés dans un dialogue étonnant sur le bien commun. Par moments lumineux, mais aussi parfois quelque peu labyrinthiques, leurs échanges témoignent des difficultés de la pensée critique à réamorcer ce qui semble s'être éteint avec la génération de Michel Foucault: une théorie en prise sur le politique. Bruno Latour, qui agit comme animateur, ne ménage pas ses efforts pour recentrer les débats sur les problèmes de l'écologie politique, proposée ici comme concept prospectif. Comment le politique affecte l'environnement, ou comment la délibération politique est influencée par la recherche scientifique, ces questions sont présentes dans son oeuvre depuis longtemps (par exemple, Politiques de la nature. Comment faire entrer les sciences en démocratie, La Découverte, 2004) et ces discussions vénitiennes leur donnent beaucoup de relief. Elles butent sur une aporie de fond: une approche globale ou unitaire du politique est-elle encore possible?

Chacun présente un bref aperçu de son travail, parfois de manière limpide, comme François Jullien et Gilles Kepel, parfois de manière plus oblique, comme Isabelle Stengers et Peter Sloterdijk. Les échanges qui suivent prennent l'allure d'une conversation, avec leur lot de malentendus et d'accords acquis un peu rapidement: sur des sujets aussi graves, le lecteur appréciera la liberté du propos, mais il sera sûrement désarçonné par la désinvolture des uns et des autres dans le développement de l'argument. Provenant de domaines aussi différents, cette légèreté était sans doute inévitable: chacun tend à reproduire pour sa propre entreprise une métaphore générale qui pourrait la propulser vers des conclusions universelles. Sloterdijk, penseur des serres et des bulles, le dit mieux que d'autres: autrefois, les entreprises humaines se mesuraient à une nature plus grande qu'elles; aujourd'hui, elles ne peuvent que constater la faiblesse des systèmes naturels et s'inquiéter de leur pouvoir de les détruire. S'il doit y avoir une écologie politique, elle ne peut que découler d'une théorie compatible avec l'ensemble des sciences, mais comme celles-ci sont dans un processus constant de révision, l'autonomie du politique s'en trouve renforcée.
Écologie des cultures
La rencontre des cultures appartient elle aussi à ce paradigme écologique. L'Occident doit-il, même provisoirement, faire le deuil de ses prétentions à une rationalité universelle s'il veut prendre acte de l'accélération de la destruction de la différence? L'intérêt d'écouter sur ces questions des spécialistes de la Chine ou de l'Islam est d'autant plus grand que ces univers culturels ne sont pas déterminés de l'intérieur par le même idéal du savoir scientifique. L'enjeu est alors de comprendre si la différence politique est tributaire de différences dans le rapport au savoir et à la nature. Lui-même très critique d'une écologie politique qui ne serait que naturaliste, c'est-à-dire certaine de pouvoir distinguer clairement les enjeux de la nature et ceux de la culture, Bruno Latour ne manque pas une occasion de souligner la difficulté de cette position. Dans le catalogue qui a accompagné l'exposition qu'il a préparée avec Peter Weibel (La Chose publique. Les atmosphères de la démocratie, Musée de Karlsruhe, 2005), il insistait déjà sur la nécessité de multiplier les lieux du politique: des laboratoires aux ateliers d'artistes, tout le tissu social de la parole publique est à réinventer. Dit autrement, toute chose doit devenir publique et l'idée de séparer une technologie du gouvernement, chasse gardée des professionnels de la politique, et une zone franche réservée aux sciences apparaît de plus en plus comme une aberration. Casser ce modèle hérité de Bacon est la tâche de notre temps.
Discuter des «atmosphères de la démocratie», c'est en fin de compte tenter de mesurer tout ce qui pollue la liberté. Mais c'est aussi prendre la mesure du regard porté sur la modernité par ceux qui commencent à s'en méfier. Sebastiano Maffettone insiste sur l'importance d'une raison publique qui ne serait pas seulement un plus petit dénominateur commun, mais un projet infini d'universalité. «Apprendre à hériter de notre tradition», propose Bruno Latour en se réclamant du travail d'Isabelle Stengers. Celle-ci évoque plutôt une «raison diplomatique», chargée de dépasser les embarras de parole qui crispent la démocratie: comment échapper à l'autodénonciation, au postmodernisme indifférent, et en même temps résister au naturalisme de ceux qui ont des explications pour tout? La solution: une légère «mise en non-équilibre par rapport aux formulations habituelles», bref, un décentrement. Cela, personne ne permet mieux de le penser que François Jullien dans son interprétation de la culture chinoise.
Ces trois journées, fertiles en rebondissements, se terminent par un exercice poétique du Polonais Adam Zagajewski, une manière de suggérer que la littérature a encore sa place dans l'approche de la vie bonne et de la liberté. Prenant congé de ses invités, Pasquale Gagliardi peut se rassurer, le séminaire a permis de respirer.
Collaborateur du Devoir
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Les atmosphères de la politique

Dialogue pour un monde commun
Sous la direction de Bruno Latour et Pasquale Gagliardi
Les Empêcheurs de tourner en rond
Paris, 2006, 348 pages


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