Philosophie - Un dialogue de deux philosophes sur la religion

2006 textes seuls


Pour les philosophes, la forme du dialogue est souvent l'occasion de la sobriété: des arguments qui seraient autrement très développés sont ramenés à une expression plus simple, par les seules vertus d'une quête menée en commun.

C'est ce qui se produit ici, alors que deux des penseurs les mieux connus de la post-modernité, l'Américain Richard Rorty et l'Italien Gianni Vattimo, entreprennent de se dire comment ils conçoivent la croyance à une époque qui a renoncé aux certitudes de la métaphysique. L'un et l'autre ont derrière eux une oeuvre très abondante et dans les deux cas très controversée, et rien ne les prédestinait à cette rencontre improbable sur la religion. Mais, dès les premières pages, on comprend que le pragmatisme du grand lecteur de Dewey que continue d'être Rorty et l'herméneutique de Vattimo, nourrie d'une fréquentation profonde de Nietzsche, de Heidegger et de Derrida, ont finalement beaucoup en commun.
Orchestrée par Santiago Zambala, la rencontre se déroule en trois temps : on trouve d'abord un essai introductif du présentateur, qui place les enjeux de cet âge de l'interprétation qui succède aux affrontements stériles de la raison et de la foi. La pensée de Gadamer est ici la grande figure, c'est elle qui inaugure la nouvelle culture du dialogue dont Rorty a fait l'idéal de la conversation infinie en vue de l'édification commune. Prenant acte de la fin de la métaphysique, la philosophie ne cherche plus un objet situé au-delà, une vérité intemporelle, mais seulement l'infinie formation de soi. L'espace laissé vide par le repli des certitudes ne doit pas être rempli de nouveau, il doit demeurer un espace de dialogue. Les grands événements qui ont conduit à ce nouvel espace sont la Révolution française, qui pose un idéal de liberté et de solidarité, le christianisme qui engage son idéal de charité dans un processus de sécularisation et le romantisme qui valorise l'ironie.
Le terrain de la croyance

C'est ainsi que Rorty et Vattimo se retrouvent sur le terrain de la croyance : faute de certitudes, il n'y a plus ni athées, ni croyants, mais une forme d'ethos du religieux, fait d'attente et d'espérance. Tous deux très critiques des religions instituées, ils partagent une attention à la vulnérabilité des contemporains et font de la «pensée faible» une sorte de devise : renonçant à refonder, cette pensée est faite d'abord de souvenirs et d'interprétations. Il s'agit de recomposer l'expérience au sein de la fragmentation, de la discontinuité et de la technologie. Le philosophe qui vient est d'emblée non platonicien : il «rappelle les hommes à leur historicité plus qu'il ne les rappelle à ce qui dure éternellement». Citant le travail de Robert Brandom, Vattimo et Rorty envisagent donc d'abord la tâche commune d'une édification progressive de l'humanité. Peut-on s'y engager sans certitudes ? Telle est leur question.
Dans une seconde partie du livre, chacun expose les principes fondamentaux qui soutiennent ses positions, et surtout fait part de ses questions. Rorty ne se définit pas comme religieux, et il n'est pas croyant non plus, en particulier sur le terrain de la philosophie; il semble pourtant en harmonie avec le christianisme sécularisé de son interlocuteur. Même s'il n'en adopte pas les prémisses, il est capable d'écrire que la différence entre lui et Vattimo est la différence entre une espérance injustifiable et une gratitude injustifiable. Vattimo parle en effet d'un christianisme entièrement sécularisé, devenu pour ainsi dire l'ethos d'une culture de la charité. Mais surtout une communauté d'interprétations, reprenant l'expression de la fusion d'horizons de Gadamer. Il a donc besoin de Rorty pour penser cette communauté de parole en vue de l'édification.
La troisième partie du livre est hélas trop brève, on voudrait aller plus loin en lisant le dialogue des philosophes qui parlent enfin l'un avec l'autre. Rorty se montre très désireux de comprendre comment la fin de la métaphysique conduit à délaisser le Dieu adoré comme puissance et vérité pour aller vers le Dieu de l'amour; il rend un hommage important à Gadamer en disant que l'herméneutique du dialogue est au monde intellectuel ce que la démocratie est au monde politique. Vattimo, de son côté, interprète son propre cheminement vers une herméneutique réconciliée avec la croyance comme le résultat d'un approfondissement de l'historicité du christianisme, de son événement radical. Comme tout dialogue, celui-ci est d'abord une mise en présence et il s'interrompt sans conclure. Mais un chemin a été parcouru et la rencontre a eu lieu.
Collaborateur du Devoir
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L'Avenir de la religion. Solidarité, charité, ironie
Richard Rorty et Gianni Vattimo
Traduit de l'italien par Carole Walter
Bayard
Paris, 2006, 137 pages
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À lire aussi, l'ouvrage de Gianni Vattimo, Après la chrétienté : pour un christianisme non religieux, publié chez Calmann-Lévy en 2004.


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