Panne diplomatique

Le fédéralisme d'ouverture nous ferme des portes...

La diplomatie est l'art des petits riens. Un sourire bien placé, une poignée de main au bon moment, quelques marches d'escalier descendues par un chef d'État et voilà que le sort du monde en est changé ou, du moins, légèrement transformé. Certes, le grand public est souvent tenu à l'écart de ces évolutions subtiles. Mais il apprendra parfois dans les livres d'histoire que c'est lors d'un cocktail d'ambassade ou à l'occasion d'un léger accroc diplomatique que les premiers signes d'une nouvelle politique sont apparus.

Imperceptiblement, c'est peut-être ce qui est en train de se produire aujourd'hui en France. Sans bruit, la relation du Québec avec la France semble en train de se transformer. Ceux qui se sont toujours demandé pourquoi le Québec accordait tant d'importance à une puissance européenne en déclin s'en réjouiront peut-être. Mais ceux qui sont conscients que Paris est non seulement un allié du Québec mais sa seule véritable porte d'accès en politique étrangère s'en inquiéteront avec raison.
***
Il faut porter des verres fumés pour ne pas constater que, depuis des mois, la relation du Québec avec la France se délite. S'il en fallait une preuve supplémentaire, le refus du premier ministre français François Fillon de recevoir le chef de l'opposition Mario Dumont en visite à Paris cette semaine en est une. Vue du Québec, l'affaire peut paraître insignifiante, mais elle crée un précédent dans l'histoire diplomatique récente. Avant Mario Dumont, jamais Jean Charest, Jacques Parizeau ou André Boisclair n'avaient vu la porte de Matignon se fermer ainsi devant eux lorsqu'ils étaient chefs de l'opposition.
La raison en est simple et a été fort bien résumée cette semaine dans Le Devoir par l'ancien premier ministre Jean-Pierre Raffarin. La France entretient une relation privilégiée et exceptionnelle avec le Québec, et cette relation s'étend au chef de l'opposition, qui jouit d'un statut officiel dans notre système politique. Cette loi non écrite a ceci de particulier qu'elle montre bien que la relation du Québec avec la France est au-dessus des partis politiques.
En février 1993, Jacques Parizeau avait même été reçu à l'Élysée par François Mitterrand à quelques semaines de l'élection qui allait le porter au pouvoir. En mai 1994, Lucien Bouchard, alors chef de l'opposition à Ottawa, s'était fait réserver le même traitement. Seul Jean Charest n'avait pas pu rencontrer Lionel Jospin en 1999. La rencontre prévue avait dû être annulée à la dernière minute pour une cause de force majeure: la guerre du Kosovo.
Reste à savoir si ce précédent dont Mario Dumont a fait les frais trouve sa source du côté français ou du côté québécois. Il se pourrait bien que la responsabilité soit partagée.
En d'autres temps, Jacques Parizeau, Jean Charest et André Boisclair auraient probablement reporté leur visite en France plutôt que de ne rencontrer que des seconds violons. Lundi, Mario Dumont ne semblait pas vraiment en avoir conscience. Cela montre que son expérience, certes, mais peut-être aussi son sens de l'État ne sont pas tout à fait ceux de ses prédécesseurs.
En pratique, le plus haut responsable français qu'a rencontré Mario Dumont est le nouveau ministre de l'Immigration, Brice Hortefeux. Or même cette rencontre n'aura été qu'une rencontre de courtoisie. Selon le service de presse du ministère, elle n'a pas duré 15 minutes. Pour le reste, Mario Dumont aura dû se contenter d'un sous-ministre.
L'année dernière, à la même époque, André Boisclair avait rencontré le premier ministre Dominique de Villepin et les deux candidats à la présidence, Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy. Mais André Boisclair avait ses propres contacts dans l'administration française: ceux du Parti québécois. Mario Dumont, lui, n'a pu compter que sur les services de la délégation, comme nous l'a confié son entourage. C'est probablement ce qui a fait la différence.
Les amis du Québec à Paris savent que la représentation du Québec en France a rarement été aussi terne. Le profil du nouveau délégué, Wilfrid-Guy Licari, correspondait probablement mieux à ses anciennes fonctions d'ambassadeur du Canada au Vatican qu'à celles d'un délégué général du Québec dans la capitale culturelle de l'Europe. Il fut un temps, en effet, où les responsables et les intellectuels français se pressaient à la délégation générale du Québec à Paris pour rencontrer les hommes politiques et les artistes québécois de passage. Ce n'est plus vraiment le cas aujourd'hui.
Le problème n'est peut-être pas circonscrit à Paris. Récemment, Jean Charest n'a pas rencontré un seul ministre important du gouvernement de Gordon Brown à Londres, où le Québec n'a d'ailleurs pas de délégué depuis des mois. La diplomatie québécoise aura donc enregistré deux échecs consécutifs. Ça fait beaucoup en moins d'un mois.
***
Mais la diplomatie est un jeu qui se joue à deux. De toute évidence, la nouvelle administration française n'a pas les mêmes réflexes que la précédente à l'égard du Québec. Depuis l'élection présidentielle, la France est aux abonnés absents en ce qui concerne la Francophonie. Le nouveau gouvernement avait même envisagé d'en transférer la responsabilité au ministère de... l'Immigration! Sous prétexte de réorganiser l'audiovisuel, on envisage aujourd'hui la mise sous tutelle de TV5 Monde. Or cette question est en suspens depuis des semaines sans que s'exprime publiquement la moindre dissension de poids au sein du gouvernement français. Il n'y a pas si longtemps, un homme politique ou un intellectuel influent, voire un ministre ou le premier ministre lui-même, aurait pris publiquement la défense du Québec et de la Francophonie. Faut-il en conclure que les représentants du Québec à Paris ne font pas leur travail? À moins qu'ils n'aient plus les réseaux nécessaires pour se faire entendre?
Ajoutons à ce portrait le report régulier, du côté français, des visites annuelles alternées des premiers ministres. Sans compter le cadeau on ne peut plus terne offert par la France à l'occasion du 400e anniversaire de Québec (le réaménagement d'une partie du Musée de l'Amérique française). On comprendra alors que ce qui est arrivé à Mario Dumont cette semaine a toutes les chances de ne pas être un événement isolé.
***
crioux@ledevoir.com


Laissez un commentaire



Aucun commentaire trouvé