Ouverture ?

Je n'ai rien contre l'ouverture, loin de là. Mais d'où vient donc cette peur maladive qui tenaille les Québécois de passer pour de pauvres épais pas assez ouverts? Je ne connais pas de pays où cette crainte soit aussi vive.

À lire absolument !

Après un mois à parcourir le Québec de Sherbrooke à Chisasibi, il y a un mot que je ne peux plus entendre. Un peu comme ces insupportables tubes aux mélodies sirupeuses qui tournent à longueur d'été à la radio.
Au bord des lacs du parc de La Vérendrye comme dans les motels miteux de Matagami, j'ai dû entendre au moins mille fois le mot «ouverture». Je l'ai évidemment entendu à la télévision, où tous ceux qui évoquaient de près ou de loin les débats de la commission Bouchard-Taylor n'ont eu de cesse de se dire «ouverts» à tout et à rien. Mais je l'ai aussi lu sur les murs de la jolie petite église orthodoxe de Val-d'Or, où on vantait l'ouverture «précoce» des habitants qui ont accueilli des immigrants russes au milieu du siècle dernier. Puis, ce fut à Radisson, où le guide qui nous faisait visiter les installations de LG-2 a bien dû répéter 40 fois qu'Hydro-Québec était «ouverte» aux populations cries. En redescendant, de passage à Rawdon, j'ai encore eu droit au discours de l'«ouverture» évoquant la localité «la plus multiethnique du Québec».
Je n'ai rien contre l'ouverture, loin de là. Mais d'où vient donc cette peur maladive qui tenaille les Québécois de passer pour de pauvres épais pas assez ouverts? Je ne connais pas de pays où cette crainte soit aussi vive.
Ce qui agace le plus, c'est que nos prêcheurs dissimulent mal leur intention de se dédouaner en ce qui a trait aux prétendues fautes de leurs ancêtres. Dans leur bouche, le mot «ouverture» -- qui, en latin, signifie «trou, espace béant» -- résonne le plus souvent comme un acte d'accusation contre tout ce qui a précédé Expo 67. Comme si, avant cette date, tout n'était qu'ignorance et préjugés au pays du Québec.
Mais qui furent donc ces êtres «fermés» qui nous ont enfantés? Veut-on parler de ces anciens Canadiens qui accueillirent les Irlandais fuyant la famine? Veut-on désigner ces Canadiens français qui ont vu passer à Montréal plus d'immigrants que n'en verront jamais ceux qu'on désigne comme les «enfants de la loi 101»? S'agit-il de ceux qui ont fondé une nation métisse au Manitoba ou qui ont accueilli les réfugiés juifs après la guerre? Ou de ce million de Québécois partis vivre et fonder des familles aux États-Unis? À moins qu'on ne désigne ces coureurs des bois dont les jésuites se méfiaient comme la peste tant ils s'ensauvageaient auprès des autochtones? Comme si les Québécois avaient des leçons de multiethnisme à recevoir de quelqu'un!
À une autre époque, un célèbre lord anglais avait rêvé de faire accéder les Canadiens français à la «civilisation» en leur inculquant l'anglais de force. Tout se passe aujourd'hui comme si le même projet consistait à les «ouvrir» sur le monde en les rendant multiethniques.
Pour un certain nombre de disciples de cette nouvelle religion, l'immigrant est devenu la nouvelle classe ouvrière rédemptrice de l'humanité. C'est probablement ce qui explique les réactions de vierges offensées aux récents propos de Mario Dumont au sujet de l'immigration. Ces propos seraient passés inaperçus dans la plupart des pays européens et aux États-Unis.
Nulle part, sauf au Canada, l'immigration n'est une obligation inscrite dans le ciel sous peine de devoir brûler dans les flammes de l'enfer. De nombreux pays, par ailleurs fort respectables, ont souhaité la limiter ou la stopper. Et ils ne sont pas pour autant devenus des repères de racistes et de xénophobes.
En France, les propos outranciers de Nicolas Sarkozy et le harcèlement policier des jeunes beurs des banlieues ont soulevé une indignation justifiée. Mais cela n'empêche pas les socialistes, pourtant réputés sympathiques aux immigrants, de vouloir limiter l'immigration au seul regroupement familial et à l'accueil des réfugiés politiques. La volonté de freiner l'immigration, dans la mesure où on respecte les conventions internationales et les droits de chacun, n'a rien de répréhensible.
Il y a quelques années, les Allemands se sont donné une loi sur l'immigration inspirée des législations nord-américaines. Le taux d'immigration (hors réunification et asile politique) est néanmoins demeuré près de zéro. Il y a aujourd'hui un consensus dans la société allemande pour qu'il en soit ainsi. Cela ne fait pas des Allemands des gens moins «ouverts» que les Canadiens et les Québécois. Chaque peuple a parfaitement le droit de déterminer le nombre d'immigrants qu'il veut recevoir sans devoir subir l'opprobre des donneurs de leçons multiethniques.
On peut aussi, sans être un arriéré, ne pas vouloir vivre dans une société où chaque communauté culturelle cultive sa propre identité. D'ailleurs, ce multiethnisme est le plus souvent un miroir aux alouettes, pour ne pas dire une idéologie qui s'est développée dans le monde anglo-saxon, là où la pression de l'intégration est un rouleau compresseur si puissant que la sacralisation des identités n'y change rien. Les prêtres canadiens du multiethnisme seraient-ils aussi militants s'ils n'étaient que six millions à parler anglais dans un océan de 250 millions de francophones ? On a le droit d'en douter.
Que les Québécois aient quelques inquiétudes au sujet de l'immigration, quoi de plus normal? J'ose à peine imaginer comment réagiraient les Français et les Allemands s'ils étaient dans la même situation. N'est-ce pas cette immigration massive encouragée par le Canada qui a fait d'eux, en moins de deux siècles, une minorité dans le pays qu'ils avaient fondé? N'est-ce pas cette immigration qui fait de Montréal une métropole où le français est toujours en équilibre instable? Les Québécois attendent encore la preuve, au-delà des beaux discours, que la loi 101 n'est pas seulement capable de former de «parfaits bilingues» mais d'intégrer véritablement à la communauté francophone non pas 50 % mais 90 % des nouveaux arrivants. Tant que cette preuve ne sera pas faite, ils auront raison de s'inquiéter. Ce n'est pas être «fermé» à quoi que ce soit que de le dire.
crioux@ledevoir.com
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(Commentaire dans Le Devoir, suite à cet article)
Enfin, la brise du bon sens...
Hubert Larocque (msbenoit@videotron.ca)

Envoyé Le vendredi 31 août 2007
Monsieur Rioux, soyez remercié pour la franchise, la vigueur exempte de toute crainte de vos remarques sur le cliché malfaisant de l'ouverture. On connaît la chanson. Toute la littérature accommodantiste se joue sur fond de dialectique simpliste: l'ouvert contre le fermé. L'ouvert, c'est évidemment, la vision fédéraliste d'Ottawa, et le fermé, l'attachement au Québec et à son identité. Appliquez tout simplement cette grille, et vous saurez de quel bois se chauffe votre interlocuteur, s'il écrit dans la Presse ou dans la partie restreinte du Devoir que vous occupez à vous seul, ou presque.
Pour aller plus loin, autrefois, l'on parlait d'assimilation, ce processus par lequel on cessait d'être soi-même pour devenir anglais, étranger. Rien ne se perd! Le terme d'assimilation a disparu, mais non la chose, tout simplement parce qu'il a été remplacé par celui d'ouverture. On cesse d'être soi-même en s'évaporant aux quatre coins d'un horizon vague que l'on désigne sous le terme de multiculturalisme. En réalité, on est tout simplement aspiré par la fascination de l'anglophonie canadienne et le délire d'y disparaître.
Au sujet de l'ouverture, nous avons écrit récemment, de façon plus abstraite, des propos identiques aux vôtres, selon quoi nous ne sommes pas entièrement seuls.
"On est ouvert dans la mesure où l'on est vide de soi. L'ouverture est une mode, un slogan, une béance qui détourne l'attention de ce que l'on n'a plus, à savoir la conscience et la possession de soi. Pour porter un regard sur l'autre, il est nécessaire d'avoir une forte assise en soi-même, dans sa propre culture. Il faut aussi que l'autre soit en dehors de soi, qu'il en soit distinct, à distance. Ce n'est pas le cas pour l'immigrant actuel qui entre dans notre espace et qui nous en chasse en vertu de la Constitution canadienne. Il est notre égal, nous n'avons plus aucune antériorité fondatrice. Il faut nous fondre à lui puisque lui a le droit de rester lui-même alors que nous sommes culpabilisés d'être différents de lui. L'accommodement, imposé par la force de tribunaux extérieurs au Québec, vise à détruire notre identité, car il n'y a pas de construction d'une identité canadienne sans la destruction préalable de l'identité québécoise. Le fédéralisme repose sur un flou identitaire propice à la transformation du Québec en un je-ne-sais-quoi qui ressemble fort, non à un melting-pot, mais à une trahison encore plus profonde, plus avancée de notre identité et de notre histoire, soit une juxtaposition de ghettos ethniques dotés de droits égaux, et dont nous ne sommes que l'un parmi d'autres".
Merci, M. Rioux.


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