Nuit démocratique sur Wallonie France et Europe

Y a-t-il eu des élections en Belgique le 25 mai dernier? Record d'abstentions aux élections en Europe le même jour et, en France, rejet de l'Union européenne

Chronique de José Fontaine

La destruction de la démocratie en Europe[Lire l’article du journaliste wallon Raoul Marc Gennar, Deux traités pour un coup d’Etat européen, dans [Le Monde diplomatique, juin 2012, p. 12-13.]] se double en Belgique d’un système particratique.

La particratie est ce système bien connu des politologues qui, à la faveur notamment du scrutin proportionnel, donne l’illusion à tous les intérêts d’être représentés au Parlement. On sait déjà, comme toute la science politique l’enseigne d’Aristote à Bernard Manin, que le processus électoral est caractéristique, non de la démocratie (dans ce système on parle de vote —ou de votation comme en Suisse—non d’élections), mais de l’aristocratie.

En Belgique, les présidents de Partis se font élire au suffrage universel. Le président du PS, recueillant les confidences d’un ancien Secrétaire général, s’expliquant sur les difficultés qu’il rencontrait à la tête du plus important syndicat wallon, la FGTB wallonne, lui répliqua : « Fais-toi élire au suffrage universel. » C’est de fait devenu chez nous le levier non plus seulement de l’aristocratie mais de cette collection d’autocrates qui composent toute oligarchie.

Le « meilleur » des systèmes : le suffrage universel (autocratique)

Ce système est la meilleure façon, comme le disait Churchill, de désigner les élites dans la mesure où, en apparence, elles sont désignées avec le consentement du peuple, ce qui les rend plus légitimes qu’une élite fondée sur l’hérédité. Surtout dans un pays comme la Wallonie et Bruxelles —la différence entre la Flandre et la Wallonie est telle que pour des raisons de simple objectivité, il faut traiter différemment de ces deux parties du pays, (« deux démocraties » différentes estime Bart De Wever le grand vainqueur des élections en Flandre le 25 mai 2014, encore que l’on peut se demander si la différence est bien là…)—l’aristocratie élue est de plus dominée par ce que d’anciens hommes politiques de premier plan des syndicalistes et des intellectuels, appellent en Wallonie « la présidentocratie ».

Les présidents ou les chefs de parti limitent drastiquement la possibilité du choix des élus par les citoyens. C’est en effet eux qui constituent les listes et la place de chacun sur les listes, ce qui s’avère neuf fois sur dix déterminant. Les députés élus dans chaque parti sont en réalité les femmes ou les hommes du Président [[« Fais-toi élire au suffrage universel ! » dit quelqu’un comme Di Rupo]] et il choisira dans ces hommes et femmes, ceux qu’il désignera lui-même comme devant faire partie tant du gouvernement fédéral que du gouvernement des Régions (léquivalent des Provinces au Canada). A cela s’ajoute que la règle qui veut qu’un parlementaire, devenant ministre doive aussitôt démissionner, ce sont des « suppléants » sur la liste du parti qui les remplacent. Ces suppléants sont en quelque sorte « élus » mais dans la constitution des listes, ils ne doivent leur place qu’aux présidents de partis et c’est dans les faits celle-ci —seule— qui leur permet de remplacer un député empêché.

Dans la législature précédente, un tiers des députés fédéraux étaient des suppléants. Au Parlement wallon, étrangement, il y en avait un peu moins : 16 (sur 75). On doit ajouter à cela qu’outre les fonctions intéressantes dans les gouvernements (ministres fédéraux ou régionaux), toute une série de postes sont conférés au sein des Parlements par la particratie (Présidents d’assemblée, vice-présidents, chefs de groupe etc), qui au-delà du prestige ainsi accordé bénéficient en sus d’un supplément appréciable de rémunération. On comprend dès lors cette pratique — parfaitement inconstitutionnelle, mais tolérée—qui amène les présidents de partis, lorsqu’ils désignent « leurs » ministres, à leur faire signer illico une lettre de démission en blanc, ce qui les met à merci de l’oligarque qui les nomme.

La participation de la population, par exemple wallonne, à la désignation de ses représentants est minime voire inexistante. Le contrôle du Gouvernement est d’autant plus limité que les parlementaires ont abandonné le droit de désigner les ministres, ne peuvent plus vraiment contrôler les budgets, alors que, de toute façon, leur réélection dépend des Président de Partis. Certes, la population garde le pouvoir de ne plus voter pour un parti, mais —sauf pour les Verts cette année—les résultats électoraux de chaque parti ne se modifient guère d’élections en élections depuis plus d’une génération.

Les grands médias ont cessé d’être libres et indépendants

Les grands médias, public ou privés, sont devenus des médias commerciaux accordant peu de place au débat vu la façon même dont fonctionne le marketing qui ne s’intéresse ni au débat, ni à la réflexion et dont la logique finit par envahir la communication politique elle-même. A cela s’ajoute encore le fait que dans la législature précédente tous les partis wallons étaient au gouvernement fédéral (trois d’entre eux sauf les verts) ou au gouvernement wallon (trois d’entre eux sauf les libéraux), les quatre votant d’ailleurs
ensemble la réforme de l’Etat, approuvant le traité d’austérité européen.

Le non-sens de la démocratie en Belgique ne se réduit pas à tout ce que je viens de dire. Les médias commerciaux (publics ou privés), sont déjà peu aptes à lancer des débats étant donné la manière en quelque sorte technique dont ils fonctionnent (technique liée au marketing). Mais de plus — et ceci relève d’une règle de la démocratie pluraliste qui a un effet pervers—ces médias se doivent de refléter la diversité des Parlements, des opinions politiques et des opinions philosophiques au sein de ceux-ci liées aux Partis. Mais outre le fait que ces opinions sont à peu près identiques dans tous les domaines, ces partis, dans la législature précédente ,étant tous au pouvoir, aucun débat n’était véritablement possible sur un bilan de l’action des gouvernements à la veille des élections.

Il n’y a donc eu aucun débat sur l’Union européenne, aucun débat sur le fonctionnement de celle-ci puisque (et ceci peut être étendu à la Flandre), aucun parti belge ne la met vraiment en cause (ni non plus son fonctionnement). Aucun débat sur le fait que l’Europe a décidé d’instaurer une austérité indéfinie [[En 2005, après le rejet français de la Constitution européenne la presse organisa en Wallonie des débats entre partisans de l'Europe et... partisans de l'Europe.]].

Les Etats européens, endettés par la crise bancaire de 2008, qui les avait amenés à prévoir un contrôle renforcé des banques, se sont vus au contraire soumis à une surveillance de la Commission européenne relais des exigences du système financier international (avec le Conseil européen), système tout heureux que la Banque centrale européenne, pouvoir public soit indépendant du contrôle public, puisqu’il prête à 1% aux banques privées et celles-ci re-prêtent aux Etats à des taux considérablement plus élevés. Un pouvoir public donc totalement au service non des citoyens mais d’intérêts privés limités à des fractions infimes de la population.

Pas de débats : des élections-plébiscites pour les Partis et leurs chefs

Les Partis wallons ayant de plus —tous—approuvé les transferts de compétences du fédéral aux entités fédérées (Régions) et la manière dont cela s’est fait, il n’était pas possible de mettre en cause le fait que cette fois, l’Etat fédéral transférera bien ces compétences, mais avec seulement 90% des budgets qu’il leur consacrait, ce qui selon d’anciens responsables politiques, rendra impossible sans restrictions graves des allocations sociales, des politiques comme celles de la famille ou de l’emploi, d’autres politiques encore. Et cela d’autant plus que le Parlement fédéral comme le Parlement wallon (et la plupart des Parlements européens), ont accepté de se dessaisir de la fonction principale des Parlements qui est le contrôle du budget (qui ne peut aller au-delà d’un déficit de 0,5 %), ce contrôle étant maintenant, en dernière instance, confié à des fonctionnaires de la Commission [[Il y a dans tout cela quelque chose d’autant plus absurde que l’endettement des pouvoirs publics, endémiques en Europe depuis la fin des années 70, a été en fait provoqué par le retournement de la politique monétaire américaine, avec des taux d’intérêts si élevés — jusqu’à plus de 14%— que certaines années l’Etat ne pouvait rembourser que ces intérêts.]]

Au surplus, la Wallonie a été obligée de participer au refinancement de la Région de Bruxelles, capitale belge, sans qu’aucun des députés wallons (aux ordres) ait jamais posé la moindre question sur ce tribut payé par la Région la plus pauvre du pays à la Région la plus riche, Région dont le Conseil économique wallon (seule instance encore plus ou moins indépendante), estime qu’elle est la gagnante de la sixième réforme de l’Etat en cours, la Flandre lui payant tribut également (à raison de 500 millions d’€ par an pour Flandre et Wallonie). Sur ces questions pourtant bien au centre des enjeux électoraux (avec tout le débat sur l’Europe, je pense, sans vanité, que la seule personne qui se soit exprimée sur tout ce que la campagne électorale a tu, c’est l’ancien Président wallon Jean-Maurice Dehousse, se confiant à la revue TOUDI. Je dis « sans vanité », car dans la catastrophe actuelle, personne ne doit se vanter, évidemment.

Des débats en partie volontairement opaques et embrouillés à l’infini

Enfin, de manière qui paraît normale aux seuls Belges, mais qui, j’en suis sûr surprendra les Québécois, le 25 mai dernier on a voté non seulement pour les Régions (les trois Régions du pays, alors que, en chacune de ces Régions, il y a un enjeu différent), pour le fédéral, mais aussi pour l’Union européenne, certains médias voulant (comme la RTBF), couvrir les cinq espaces publics concernés par ces élections. Evidemment en voulant tout couvrir, on n’a à peu près rien couvert, les enjeux, en particulier pour la Wallonie et l’Europe, étant complètement tus : les 90% des budgets fédéraux pour les compétences transférées, l’austérité imposée par une Commission européenne non élue et qui sera indéfinie, les Etats forcés de s’endetter auprès des banques privées qu’ils avaient sauvées et à qui ils doivent à nouveau —eux aussi !— payer tribut, l’austérité à vie, la mise au pas des Parlements se suicidant en abandonnant leurs prérogatives principales etc.

Les référendums en Catalogne et Ecosse : piégés d’avance ?

Les nations comme la Catalogne ou l’Ecosse qui veulent devenir indépendantes dans les mois à venir mettront-elles en cause la dictature européenne qui s’installe silencieusement ? On voudrait le croire. De toute manière, tout coup porté au système politique européen actuel ne peut qu’être bénéfique. Quant à la Wallonie, dans l’effondrement général de la démocratie en Europe, que redouble —était-ce bien nécessaire ?—la redoutable oligarchie wallonne, elle se retrouve dans une situation comparable aux années d’occupation allemande en 1914-1918 et en 1940-1945. La comparaison ne vient pas de moi mais de l’ancien Président wallon au début des années 1980, Jean-Maurice Dehousse. Cette situation en appelle à la Résistance et au refus de collaborer avec la dictature belge, dans la mesure où il n’est plus besoin d’occupation étrangère pour assassiner la liberté, la différence étant cependant le confort matériel relatif des Wallons étant donné les acquis de la démocratie économique que l’Union européenne se prépare à détruire également.

Bien que la loi m’oblige à le faire, je ne suis évidemment pas allé voter le 25 mai, pour la première fois de ma vie et je compte ne plus jamais le faire sauf si un nouveau « appel du 18-juin », nous libérait de la nuit qui descend sur l’Europe et la Wallonie.

Les Catalans comme les Ecossais ne doivent pas oublier que le résultat de leurs référendums pour l’indépendance est hypothéqué d’avance. Il ne faut jamais oublier qu’en Europe, lorsque le peuple vote « mal » soit on lui redemande de voter « bien » (le cas de l’Irlande qui s’est oposée une première fois au TCE en 2005 avant de finalement s’incliner).

Ou alors, on ne tient pas compte du résultat du référendum comme cela été le cas en 2005 pour le NON à la Constitution européenne en Hollande et en France. Le cas de ce dernier pays étant particulièrement grave, en raison de son poids politique et démographique, en raison de la tradition référendaire au sein de son propre système national où aucun référendum n’aurait pu jamais — dans un cadre national—être rejeté. Pour ce qui est de l’Europe, c’est bien ce qui s’est produit. C’était d’autant plus grave que le référendum sur le traité de Maastricht n’avait été approuvé que par 51% à peine des Français en 1992.

On ne doit donc pas s’étonner des plus de 40% d’abstentions en France lors des élections européennes de ce même 25 mai 2005 et, dans les électeurs qui se sont exprimés, le rejet de l’Europe à gauche (Mélenchon), au centre héritier du gaullisme (Dupont-Aignan), à droite chez certains candidats UMP et à l’extrême droite de Marine Lepen à laquelle le rejet de la démocratie partout en Europe ouvre un boulevard (elle devient le premier parti de France).

A quoi bon parler d’élections d’ailleurs. Ce qui se passe désormais en Europe et en Wallonie à l’occasion de ces démonstrations nigaudes, ce n’est plus de la démocratie. Que les Québécois ne s’effrayent pas trop de l’échec de leur projet d’indépendance. Il semble que, de par le monde, aujourd’hui, il n’y a plus de projet politique qui vaille, hormis le rêve du néolibéralisme de faire de la Planète un immense super-marché. [[Le Monde diplomatique s’est longtemps servi de cette image pour qualifier le projet néolibéral et durant mes études à Louvain j’avais été frappé par des condisciples québécois considérant les USA comme une sorte de grosse société privée.]]

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José Fontaine355 articles

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Né le 28/6/46 à Jemappes (Borinage, Wallonie). Docteur en philosophie pour une thèse intitulée "Le mal chez Rousseau et Kant" (Université catholique de Louvain, 1975), Professeur de philosophie et de sociologie (dans l'enseignement supérieur social à Namur et Mirwart) et directeur de la revue TOUDI (fondée en 1986), revue annuelle de 1987 à 1995 (huit numéros parus), puis mensuelle de 1997 à 2004, aujourd'hui trimestrielle (en tout 71 numéros parus). A paru aussi de 1992 à 1996 le mensuel République que j'ai également dirigé et qui a finalement fusionné avec TOUDI en 1997.

Esprit et insoumission ne font qu'un, et dès lors, j'essaye de dire avec Marie dans le "Magnificat", qui veut dire " impatience de la liberté": Mon âme magnifie le Seigneur, car il dépose les Puissants de leur trône. J'essaye...





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1 commentaire

  • Archives de Vigile Répondre

    4 juin 2014

    Monsieur Fontaine,
    Merci pour cet autre article très intéressant et très pertinent. Et vous avez tout à fait raison.
    J'ai su dès 2001 que c'en était fini de la démocratie lorsque je me suis aperçu que les bulletins de nouvelles des médias-Système ne nous ont jamais montré la carcasse ou les débris de l'avion qui s'était écrasée dans un champ en Pennsylvanie le 11 septembre 2001.
    Que personne n'ait trouvé ça bizarre ne fait que démontrer qu'à notre époque, chacun poursuit sa réussite personnelle en se foutant de la vérité, de l'intégrité des décideurs politiques etc...
    Comment voulez-vous organiser la démocratie dans un tel contexte?
    C'est pour ça que depuis septembre 2012, je suis abstentionniste.
    Je me sens désormais incapable d’endosser par mon vote ce statu quo qui brise des vies en condamnant nombre de Québécois à la précarité, que ce soit à cause du chômage, du travail à temps partiel, de l’aide sociale à 600$ par mois etc... et évidemment tous les autres qui poursuivent leur réussite personnelle se foutent de la situation de ces exclus et de ces vies brisées.
    Croyez que le présent contexte social m’attriste énormément et que ce n’est pas de gaieté de coeur que je suis abstentionniste. Vivre dans une véritable démocratie dans laquelle tous sans exception peuvent vivre décemment et heureux serait pourtant mon souhait le plus cher.
    Bref, nous ne sommes plus des humains. Nous vivons comme dans la jungle.
    L'idéal de puissance a remplacé l'idéal de perfection. Chacun se veut supérieur à l'autre et le problème est général.