Nicole Gladu et Jean Truchon : Le droit de partir

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La culture de mort qui s'est emparée du Québec banalisée par les médias

Nicole Gladu et Jean Truchon se sont battus en Cour supérieure du Québec pour obtenir le droit de recevoir l’aide médicale à mourir (AMM) même si leur mort n’est pas prévisible, ce qui contrevenait aux prescriptions des lois fédérale et provinciale. Et en gagnant, ils ont ouvert « les portes du paradis » à d’autres dans la même situation.


Jean Truchon : J’ai décidé de contester les lois après que ma demande d’aide médicale à mourir, en 2016, eut été refusée. Je veux avoir le privilège de partir quand je le désire. Je l’ai fait aussi pour aider les gens qui souffrent comme moi, et qui n’ont pas les moyens de se faire entendre.


Nicole Gladu : J’avais également fait une demande à mon médecin, mais elle craignait de perdre son droit de pratique. Je m’étais promis, au terme d’une dépression il y a 20 ans, que je couperais le fil quand je ne serais plus capable. Mais je ne voulais pas être condamnée à me pendre ou à me tailler les veines. Je me suis tournée vers Me Jean-Pierre Ménard, qui a intenté une poursuite contre les gouvernements en mon nom et en celui de M. Truchon, à la fin de l’été 2017.


J.T. : Je me suis rendu au palais de justice pour assister aux audiences chaque fois que le temps me permettait de me déplacer à l’extérieur en fauteuil motorisé. Je voulais que ma présence rappelle aux représentants de l’autre camp qu’il y avait un être humain derrière ce débat idéologique.


N.G. : Je l’admire pour ça ! Pour ma part, j’y ai surtout assisté depuis la maison, par vidéoconférence. La première année des procédures, je me sentais dans l’action, mais ma santé s’étant beaucoup détériorée, l’adrénaline a cédé le pas à l’épuisement.


J.T. : C’était long et pénible d’entendre spécialistes et membres de divers groupes, entre autres religieux, présenter des arguments souvent hors propos qui ne reconnaissaient pas ma souffrance. D’autant que plusieurs experts ne s’exprimaient qu’en anglais, et qu’il n’y avait pas de traduction simultanée. C’était offensant pour moi, en tant que francophone. J’ai aussi été blessé par le fait que les médias m’abordaient moins que Mme Gladu, parce que j’ai de la difficulté à parler. Pourtant, il y avait toujours quelqu’un à mes côtés pour m’aider à me faire comprendre. Je ne me suis pas senti entendu. J’ai souvent pensé à me suicider en cours de route, mais je ne l’ai pas fait pour mes parents et les avocats qui m’appuyaient.


N.G. : Nous avons témoigné au procès en janvier 2019. Ensuite, nous avons dû attendre que la juge, Christine Baudouin, rédige le jugement. C’était long ! Elle a rendu sa décision le 11 septembre. Et j’ai compris pourquoi elle avait mis tout ce temps : son jugement, qui permet à M. Truchon et à moi-même d’obtenir l’AMM, et qui oblige Québec et Ottawa à revoir leurs lois d’ici le mois de mars, est une vraie bible. Elle a retourné toutes les pierres. Ce n’est pas étonnant que les gouvernements n’aient pas fait appel.


J.T. : Je me suis dit : enfin, il y a une justice ! Car je n’y croyais pas vraiment. Ce combat est ma plus grande fierté, avec l’obtention de mon diplôme universitaire en littérature. Et que les inquiets se rassurent, il n’y aura pas d’épidémie de demandes d’AMM !


N.G. : Ça va servir au-delà de ma petite personne, car c’est une cause qui nous concerne tous. Tout le monde va mourir, et tout le monde veut éviter de souffrir. Les gens m’abordent pour me dire : « Merci pour ceux qui vous suivent. » Je n’ai eu connaissance que d’une seule réaction négative dans les médias, un universitaire qui prétend que la lutte pour l’AMM est un complot visant à faire épargner des frais à l’État en soins de santé. C’est une vraie conséquence, mais pas le motif ! Et tant mieux si l’argent ainsi épargné sert à des malades ayant une chance réelle de survie, pour payer des médicaments d’exception, par exemple.


J.T. : Maintenant que j’ai obtenu le droit à l’AMM, je partirais tout de suite, mais ma mère n’est pas prête. Pour moi, la mort sera une délivrance. Il y a sept ans, j’ai perdu l’usage de mon bras gauche, mon dernier membre fonctionnel. Depuis, je dépends totalement des autres pour tous les aspects de ma vie et, à 52 ans, je ne m’y résigne pas. Dans des conditions différentes, j’aurais beaucoup aimé la vie.


N.G. : Je commence à mettre de l’ordre dans mes affaires. C’est étrange, car, à 74 ans, j’ai encore le goût de conquérir… mais mon corps usé ne suit plus. Je tourne parfois les pages d’un agenda mental. Je voudrais vivre un dernier Noël, être présente aux anniversaires de mes amis proches. Peut-être en juin ? J’imagine mes derniers instants à regarder le fleuve depuis mon appartement, une flûte de champagne rosé dans une main, un canapé de foie gras dans l’autre.