Mulroney: enquête publique

Harper exauce le souhait de l'ex-premier ministre

L'affaire Mulroney-Schreiber

Ottawa — Il aura suffi d’une seule période de questions à la Chambre des communes et une déclaration de Brian Mulroney pour que le gouvernement conservateur passe en seconde vitesse et consente à la tenue d’une enquête publique pour élucider les nébuleux versements en espèces faits à l’ex-premier ministre. Une enquête publique que déjà tout le monde compare aux travaux dévastateurs du juge John Gomery.
Le mandat du conseiller indépendant, dont la nomination promise vendredi par Stephen Harper devrait survenir sous peu, a subitement changé hier après-midi. Il devra proposer au gouvernement les modalités de l’enquête publique qui sera mise sur pied et non plus seulement dire si un tel lavage de linge sale en public est nécessaire.
«Le tiers indépendant que le gouvernement nommera recommandera au gouvernement les meilleures modalités pour une enquête publique complète», a déclaré M. Harper à la Chambre des communes.
Les réponses du premier ministre n’ont pas semblé claires à tout le monde au départ, les trois partis d’opposition continuant de demander si oui ou non il y aurait une telle commission d’enquête. Il aura fallu plusieurs réponses, combinées à celles du ministre de la Justice, Rob Nicholson, pour dissiper les derniers doutes. La veille, Brian Mulroney lui-même avait demandé la mise sur pied d’une enquête publique pour que soit crevé une fois pour toutes l’abcès. Il devait prendre la parole hier soir à Toronto et aborder toute cette question. Au moment de mettre sous presse, son discours n’avait pas encore débuté.
Pour sa part, la GRC a indiqué qu’elle s’intéressait aux nouvelles allégations formulées au cours des derniers jours par M. Schreiber dans sa déclaration sous serment.
«S’il y avait de nouvelles informations, nous déterminerions les mesures à prendre, a dit la porte-parole de la GRC, Nathalie Deschênes. Si nous lancions une nouvelle enquête ou quelque chose du genre, il est peu probable que nous le confirmerions.»
Les partis d’opposition se sont tous réjouis de cette annonce, mais ils ont demandé la garantie que le nébuleux homme d’affaires Karlheinz Schreiber pourra témoigner. M. Schreiber, l’homme qui a versé en 1993 et 1994 300 000 $ en argent comptant à l’ex-premier ministre progressiste-conservateur Brian Mulroney, croupit en prison à l’heure actuelle. Des accusations de fraude et de corruption pèsent contre lui en Allemagne et il pourrait être expulsé du Canada d’ici quelques jours. Le ministre Rob Nicholson s’est borné à dire qu’il serait «inapproprié» de commenter un dossier particulier d’extradition.
Le chef du Bloc québécois, Gilles Duceppe, ne se contente pas d’une telle réponse. «Si on veut qu’il témoigne, il faudrait bien qu’il soit là pour témoigner. Ça me semble être une condition sine qua non.» Le chef du NPD, Jack Layton, va plus loin en affirmant que M. Schreiber devrait rester au pays d’ici à son éventuelle comparution.
Odeur du sang
De toute évidence, les partis d’opposition ont flairé l’odeur du sang. Tous trois ont multiplié les questions au gouvernement à propos de l’affaire Mulroney hier. Plusieurs ont même abusé de leur privilège parlementaire, formulant des questions à la limite de la diffamation.
Ainsi, le Bloc québécois a suggéré que Stephen Harper avait peut-être reçu de l’argent sale de MM. Mulroney et Schreiber lors de sa course au leadership et que c’est pour cette raison qu’il craignait une enquête publique. Il est de notoriété publique que M. Mulroney n’avait pas appuyé la candidature de M. Harper à la chefferie du Parti conservateur unifié, a rappelé le premier ministre. Les gens de M. Mulroney s’étaient plutôt rangés derrière Belinda Stronach.
Les libéraux ont aussi aligné les accusations les plus crues possibles, se demandant pourquoi M. Harper a attendu sept mois avant de se saisir de l’affaire alors que son bureau avait reçu en janvier une lettre de M. Schreiber dans laquelle il révèle que M. Mulroney était encore premier ministre lorsque les paiements en liquide de 300 000 $ ont été convenus entre les deux hommes. Il semble que la lettre ne se soit pas rendue au sommet. Normal, a expliqué M. Harper.
«Karlheinz Schreiber fait l’objet d’une procédure judiciaire impliquant le gouvernement fédéral, a-t-il rappelé. Le premier ministre ne lira jamais la correspondance d’un tel individu.»
Les libéraux n’ont pas lâché prise, s’attaquant avec virulence au ministre Rob Nicholson, qui a été député sous M. Mulroney de 1984 à 1993. L’accusé de réception envoyé par le bureau du premier ministre à M. Schreiber en janvier indique que sa lettre a été transmise au ministre de la Justice.
«Nous demandons que M. Nicholson ne soit plus impliqué dans ce dossier, a affirmé le chef libéral, Stéphane Dion. Il est très clairement en conflit d’intérêts.»
Selon certaines informations qui circulent, le ministère de la Justice avait récemment entrepris de rouvrir le dossier pour déterminer si Ottawa avait bien fait de verser 2,1 millions de dollars à M. Mulroney en guise de dédommagement en 1997 puisque le versement de 300 000 $ n’était pas connu à ce moment. Selon les libéraux, cette révision interne au ministère aurait été stoppée avec l’arrivée de M. Nicholson, en remplacement de Vic Toews. M. Toews est issu de l’aile allianciste du nouveau Parti conservateur unifié.
«Le premier [ministre de la Justice] s’intéressait aux nouveaux développements dans l’affaire Mulroney-Schreiber, l’autre aimait mieux ne pas le savoir, a lancé le libéral Denis Coderre. Le premier ministre donnera-t-il à la commission d’enquête le mandat de faire la lumière sur les tractations de coulisses entre les ministres de son propre cabinet qui ont tenté d’empêcher la vérité d’éclater au grand jour?»
Les libéraux croient que les conservateurs ont tenté jusqu’à la dernière minute d’éviter une commission d’enquête sur cette affaire, commission dont certains prédisent que les conséquences sur l’unité du Parti conservateur seront similaires à celles qu’a eues l’enquête du juge John Gomery sur le Parti libéral du Canada.
D’ailleurs, plusieurs chefs et députés comparaient hier l’exercice à venir à celui qui a captivé les citoyens au printemps 2004. «Je pense que le modèle Gomery est un modèle dont on peut s’inspirer», a suavement lancé Gilles Duceppe.
Stéphane Dion demande que l’enquête sur Mulroney se tienne «avant les prochaines élections». «On se méfie du gouvernement. On croit qu’ils veulent retarder les choses.» M. Duceppe ne partage pas son empressement. «On ne doit pas être expéditif au détriment de la qualité d’une telle enquête. Celle de Gomery est une bonne enquête, on va en convenir.»
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