Mégantic: une tragédie américaine

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Québec - Maine : la frontière n'est rien qu'un pointillé

Cela s’est déroulé dans le fond de la campagne québécoise, mais il n’y a pas à en douter : c’est une tragédie américaine qui s’est produite à Lac-Mégantic. Les victimes, elles, sont toutes québécoises.
Le train est américain. La société ferroviaire qui l’opère est américaine, les rails sont sa propriété, son contenu est américain et sa destination est américaine (certes, le train s’en allait à la raffinerie Irving au Nouveau-Brunswick, mais l’essence qu’allait produire Irving à partir de ce brut était destinée au marché du nord-est des États-Unis).
Ce train de l’enfer est passé par là parce qu’il y a une révolution industrielle américaine qui a cours présentement. Depuis que la technologie a permis d’extraire des grandes formations de shale du centre-nord des États-Unis, dont le Dakota-du-Nord, un pétrole autrefois inaccessible, se retrouve dorénavant en abondance dans le marché. Cette production pétrolière nouveau genre est au cœur de la relance économique des États-Unis, faisant passer le pays d’un importateur net d’or noir à un état de presque auto-suffisance. On ne «gaze» plus «arabe» à New York, mais américain, avec à cette révolution. Tout le portrait industriel de nos voisins est en voie de transformation, grâce à cette énergie nouvelle.
Ce que nous ignorions, par contre, c’est à quel point nous étions partie prenante de cette galère. On le sait maintenant.
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À moyen terme, cette tragédie ne devrait pas avoir d’impacts négatifs sur l’économie régionale. Sauf pour les individus directement affectés, dont certains ont perdu à la fois emploi et patrimoine familial.
Le cœur économique de Lac-Mégantic – l’industrie manufacturière, notamment reliée aux produits forestiers – n’est pas touchée par la tragédie et son infrastructure est intacte. Pour une si petite ville, elle compte quelques gros employeurs, dont Bestar, un fabricant de meubles à assembler et Tafisa Canada, peut-être la plus grande usine de fabrication de panneaux de particules au monde. Plusieurs centaines de personnes travaillent à ces seules deux usines.
Ironiquement, l’économie locale est très liée à celle des États-Unis, mais d’une façon inattendue. Une bonne partie de la ressource en bois alimentant les transformateurs de la matière à Mégantic provient non pas du pays de la forêt, le Québec, mais du Maine! D’ailleurs, dans la populaire téléréalité American Loggers de Discovery Channel (Canal D au Québec), on y voit les Pelletier, famille de bûcherons du Maine, traverser fréquemment la frontière pour aller vendre leurs billots à Lac-Mégantic. Il était donc tout naturel que des nombreux services incendie des comtés du Maine près de Lac-Mégantic aient répondu «présents!», quand ils ont reçu tôt en matinée, samedi, un appel à l’aide de leurs confrères québécois. Car, comme le mentionnait un quotidien du Maine mardi, «c’est toujours bien juste une ligne sur une carte qui nous sépare».
De plus, le rôle de Lac-Mégantic à titre de ville de services pour toute la région immédiate n’est pas touché.
Quant au tourisme, troisième moteur économique, c’est plus une question de réputation. Rares sont les touristes cherchant à s’évader dans un lieu pollué pendant leurs vacances. C’est la nature qui attire surtout le visiteur à Mégantic. Et un déversement de brut dans cette nature n’est pas une attraction. Il est important de spécifier, cependant, que Sa Majesté le lac, le plus important attrait naturel de la région, sort pratiquement indemne de l’accident. Seule une minuscule portion du très vaste plan d’eau, de surcroît à sa décharge, a reçu l’infâme produit. La mairesse l’a crié en désespoir : venez nous voir quand même!
Ce qui va surtout permettre à Lac-Mégantic de se remettre économiquement de ce désastre, c’est l’esprit entrepreneurial de sa population. Lac-Mégantic a beau être situé dans la région administrative de l’Estrie, c’est quand même déjà un peu la Beauce, rendu là.
On espère seulement que les employeurs feront preuve d’un peu beaucoup d’indulgence à l’endroit de leurs salariés touchés directement ou indirectement par la catastrophe. Je ne parle du petit propriétaire de commerce détruit, mais plutôt d’employeurs comme le Wal-Mart local. Continuer de rémunérer des employés absents pour cause de sinistre serait déjà une bonne décision de la part du gérant.
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À souligner : l’extraordinaire compétence et efficacité des autorités dans la gestion de la crise, tant du côté de la sécurité civile, de la SQ, du Bureau de la sécurité dans les transports, des ministères québécois concernés, des ministres et des deux premiers ministres. Il faut surtout souligner l’excellent leadership de la mairesse, Colette Roy-Laroche, et de son chef pompier, Denis Lauzon, d’une éloquence extraordinaire dans les circonstances lors des points de presse, à faire rougir de honte des biens plus savants que lui, qui nous gouvernement à Québec et à Ottawa.
Le tourisme politique qui a suivi la tragédie avait quelque chose d’un peu gênant. Sans douter de leur empathie, il reste que la présence de politiciens qui n’ont pas de charges particulières relatives aux opérations de sauvetage laisse une sale impression de capitalisation politique. Par contre, que les deux premiers ministres y soient passés, comme les titulaires des ministères directement concernés, c’est normal et même souhaitable. Y compris le ministre fédéral des Transports, Denis Lebel, mais dont l’idée de défendre à ce moment-là précis le bilan en sécurité ferroviaire de son ministère, était saprément singulière. «Jugement» et «leadership» doivent être désormais biffés de son c.v..


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