Mais qu'il meure, ce Québec-là!

Ce monde que les prédicateurs du type de Jacques Godbout auraient voulu uniquement francophone, homogène, humaniste, nous devons le combattre

Québec français

Par Olivier Kemeid
Ce Québec issu de la Révolution tranquille, façonné par une génération de réformateurs, religieusement laïque, homogène, blanc, faisant claquer haut et fort son drapeau et sa littérature nationales dans le ciel bleu et pur, dirigé par des élites humanistes pétries de classicisme et sachant lire le latin dans le texte, ce Québec aux modèles européens, à la cohésion extraordinaire, aux enfants canadiens-français encore nombreux, aux chansons folkloriques et exaltées, ce Québec paradisiaque car exempt d'Arabes, de musulmans et autres plaies sociales, porté par une politique chargée d'émotion, il ne mourra pas en 2076 ni en 2036: il est déjà mort depuis longtemps, et sur sa stèle je ne pleure pas, j'entame la danse sauvage de la libération et j'attends avec hâte les lendemains, car il me reste, moi, à vivre.
C'est pourtant de ce Québec-là que rêve Jacques Godbout.
L'essayiste-cinéaste-romancier a décidé de provoquer, donnant une entrevue dans un récent numéro de L'Actualité. Une provocation savamment orchestrée par Michel Vastel, trop content d'entendre son collègue, tel un vieux lion sur le déclin mais aussi tel un vieux prophète biblique, ressasser les vieilles rengaines sur le spectre de l'Acadie et autres destinées apocalyptiques.
Sera-t-on si étonné de voir l'ancien réformateur épouser les thèses de ses anciens oppresseurs ? Peut-être pas tant que ça : la défense de l'ordre ancien est profondément ancrée dans le coeur de nos élites, de surcroît lorsque celles-ci possèdent un bon fond jésuitique; quel que soit cet ordre, il ne faut surtout pas le perdre : on risquerait de n'être plus publié, ni dans L'Actualité ni ailleurs; on risquerait même de ne plus se faire entendre.
Alors, s'il faut reprendre jusqu'aux termes exacts de L'Appel de la race du chanoine amoureux de la petite moustache, on le fera, qu'importe, tant qu'on peut encore tenir les rênes...
La nation statufiée
On ne se débarrasse pas facilement d'un dogme, d'autant plus lorsque celui-ci contribua au fondement même de l'Amérique française. Contre le clergé tout puissant de l'Église catholique, la génération des réformateurs, Godbout en ligne de front, dut imposer une statue tout aussi massive : la nation. Cette nation, volée aux adversaires tonsurés, il leur fallait la moderniser, l'épousseter, la débarrasser de toute auréole catholique; les réformateurs l'ont donc voulu radicalement laïque... religieusement laïque ?
Ce qu'ils avaient à coeur, c'était de bâtir une société dans laquelle l'existence ne découlerait pas du seul fait de la religion, «une société laïque, nous dit Godbout, où les gens seraient reconnus pour leur métier, leur travail, leur réussite». La méritocratie installée, nourrie d'humanisme bon teint et de classicisme bon genre -- où, soit dit en passant, ça sentait encore fort la soutane, ô nostalgie du Christ --, on peut enfin réaliser les vieux rêves messianiques : un drapeau, une littérature nationale (comme s'il ne s'était rien écrit de valable avant), un cinéma.

Dix ans avant 1976
Fascinante, la lecture de notre histoire qu'effectue Godbout : pour lui, l'apogée de la Révolution tranquille se situe en 1976 avec l'élection du Parti québécois !
C'était donc ça, cette révolution, selon un de ses acteurs : non pas tant une libération des anciennes chaînes qu'une rapide mise en place de la nation, main sur le coeur, larme patriotique à l'oeil. Après le drapeau, la littérature; après les romans, le cinéma. Restera le pays.
Ô tristesse, ô désespoir ! Quatre ans après la fanfare de 1976, la débâcle. Le couac dans l'orchestre national. La claque sur la gueule. Les gens du pays n'ont pas suivi, et beaucoup n'ont pas même compris. Et depuis, les réformateurs constatent la lente et irrépressible déréliction de leur si beau projet. Il leur restera, à l'instar de Denys Arcand, l'amertume et la bonne vieille nostalgie de ce temps glorieux où on lisait Montaigne en ricanant.
Foutaise, cette apogée de 1976 ! De la bouillie nationale pour agitateur de fleur de lys ! Finie depuis belle lurette, la Révolution tranquille, en 1976 ! Tous les historiens et politologues sérieux la situent entre 1960 et 1966, cette révolution (lire à ce sujet La Révolution déroutée de Léon Dion); 1966 marque le début de l'essoufflement, le retour de Johnson père : l'Union nationale encore possible, quand même, quelle incroyable réaction conservatrice de la part de la population, épuisée par les réformes !
Son apogée, c'est bien sûr entre 1965 et 1967, lorsque le doute est encore en place, lorsque la remise en cause est encore possible, lorsque la question nationale -- inévitable, soit -- ne réduit pas le débat en une sempiternelle querelle stérile. 1965-67, grandes dates de notre littérature ! Pensez : en deux ans, Prochain épisode d'Hubert Aquin, Une saison dans la vie d'Emmanuel de Marie-Claire Blais, Les Belles-Soeurs de Michel Tremblay, L'Avalée des avalés de Réjean Ducharme, Pleure-pas Germaine de Claude Jasmin et... Salut Galarneau ! d'un certain Jacques Godbout, bon roman by the way !
C'est le Québec qui explose, sa littérature en ébullition comme le disait si bien Gérard Bessette; la postmodernité envahit les lettres, c'est Cuba qui coule en flammes au milieu du lac Léman ! Mais c'est aussi le fabuleux débat d'idées créé par le RIN; radical Bourgault, mais nécessaire; on n'avait pas eu d'orateurs de ce type depuis Henri Bourassa !
1965-67, c'est aussi la fabuleuse période des grandes revues d'idées qui peuvent enfin damer le pion à la bourgeoise Cité libre : Parti pris, Liberté, Situations; c'est encore l'inauguration de la Place des Arts, les fondations du Grand Théâtre à Québec, du Musée d'art contemporain et de la Bibliothèque nationale, et bien sûr l'Expo -- foutez-moi la paix avec «vos fleurs dins ch'veux», je vous parle de la première ouverture au monde tangible sur nos terres.
Homogène dans la tête
Homogène, cohérente, toute d'un bloc, cette société ? Jamais ! De la révolte politique de Parti pris aux écrits intimes de Jacques Brault, du Montréal de Jasmin au Québec d'Aquin, du réalisme de Tremblay au baroque de Ducharme, la société québécoise nous est dévoilée dans toute sa splendide incohérence, son magnifique chaos, ses contradictions si touchantes.
Non, tout le monde n'avait pas la larme à l'oeil en 1976, pas plus qu'en 1960, et cette fameuse cohésion sociale, avatar du corporatisme que les amants de l'ordre évoquent avec nostalgie et ressentiment, non seulement je la rejette au nom de la liberté, mais je récuse son existence, sachant profondément que cette cohésion n'a vécu que dans les têtes bourgeoises et conservatrices des amoureux du passé.
Sous des dehors d'ouverture et de progressisme, les prédicateurs du type de Godbout ne professent au fond qu'une seule envie : se maintenir au pouvoir. Ce monde qu'ils auraient voulu uniquement francophone, homogène, humaniste, il faut le combattre, nous devons le combattre; oui, Jasmin a raison lorsqu'il annonce, sourire aux lèvres, que de futurs Québécois, moi le premier, iront symboliquement cracher sur les tombes de Godbout... après avoir déposé des gerbes de fleurs pour services rendus à la nation. Même si ces pauvres jeunes ne lisent plus le grec... Mais, cher Jacques, c'est votre génération qui, en brûlant la soutane, a brûlé et le latin et le grec !
L'arabophobie de bon ton
Je cite ce qui, chez d'autres -- je pense à Yves Michaud par exemple --, a suffi à déclencher l'opprobre général, mais il est vrai que l'Arab bashing est un sport plus sûr ces derniers temps : «Le religieux revient avec le voile, le kirpan, les salles réservées à la prière [...]. Le religieux revient donc avec l'immigré, qui, lui, n'a pas vécu notre laïcité. La langue française, elle aussi, est menacée, parce que ce n'est plus une immigration d'individus comme dans les années 1970 : ce sont des tribus qui immigrent, avec leurs costumes, leur religion et leur télévision. On sous-estime le fait que la soucoupe branchée sur al-Jazira ou d'autres chaînes étrangères empêche ces gens de regarder la télévision indigène, qui, elle, ne les intéresse absolument pas. Donc, ils ne s'intègrent même pas le soir en rentrant à la maison. Ils sont entre eux.»
Claude Jasmin, fantastique ironie, condamne ce «zeste [ !] d'arabophobie», ajoutant, ô délectable assomption : «or qui ne connaît pas de Maghrébins ayant pris position en faveur d'un Québec libre ?», sous-entendant, bien sûr, qu'il y a des Arabes «bien», c'est-à-dire ceux qui sont de notre bord.
Nous y voilà donc : il n'y aurait que deux voies possibles pour l'intégration des futurs immigrés au Québec : la laïcité ou le souverainisme, si possible les deux. Les femmes voilées fédéralistes ou indécises et autres tribus «costumées» (ne pouvaient-ils pas émigrer nus, comme les chiens ?) sont priées de ne pas venir sur nos terres chanoinées; pour l'instant, c'est non; qui sait, un jour, ce sera les camps, pourquoi pas -- rendus là !
Hors des dogmes de la nation et de la laïcité, point de salut : la tribu canadienne-française décline et le Québec se meurt. Eh bien soit, qu'il meure, car de ce Québec-là, je ne veux rien. [...]
Les laïcs extrémistes
Je viens de passer deux mois en France; qu'on ne me fasse pas la leçon sur les difficultés d'intégration. L'obsession laïque et le refus du communautarisme, d'apparence si nobles, sont inscrits au coeur de la République française; ils n'ont en rien empêché, au contraire, la création de ghettos religieux, de banlieues explosives, de quarts-mondes au sein même de l'État et d'une tension nationale qui ébranle toutes les couches de la société.
Sur le papier, c'est fantastique; dans la rue, c'est autre chose : car être d'une laïcité pure (comme le souhaitait si ardemment Robespierre, qui le premier érigea ce concept en dogme, ô Terreur), c'est aussi, la plupart du temps, curieux hasard me direz-vous, n'être pas trop basané, si possible de moeurs occidentales, voire eurocentrées, pas trop pauvre, présentable, humaniste.
Comme les adeptes d'une démocratie agressive et imposée (autres néo-conservateurs... ), les laïcs extrémistes sont prêts à prendre les armes de l'adversaire pour asseoir leur dominance : intolérance, fanatisme, peur de l'autre, éloge du passé et valorisation d'une caste (la tribu canadienne-française, par exemple). C'est à se demander parfois dans quel camp, du religieux ou du laïc, se trouvent les véritables voilés.
Le refus du monde mouvant
Or la loi, et par conséquent la Cité, ne se fixe véritablement que lorsque l'autre, le pas-comme-nous, le non-pareil, arrive et perturbe le long fleuve tranquille des jours. Avant son arrivée, il ne s'agit que de régler les affaires en famille; ce n'est pas de la politique mais de la gestion privée; on ne parle pas de société mais de clan. C'est donc en réaction à l'autre, lorsque mis devant les faits et gestes que nous n'acceptons peut-être pas mais qu'il est de notre devoir de prendre en compte, que nous devons ériger une société, juste et laïque -- certainement !
Le combat, la bataille que demande une telle entreprise n'est certes pas de tout repos; les heurts sont inévitables, le frottement des valeurs -- ce nouveau polythéisme sanglant, aurait dit Max Weber -- entraîne des soubresauts qu'on peut, il est vrai, trouver inquiétants. Mais la remise en cause perpétuelle que provoquent de tels soubresauts, le «brassage» de cage effectué par l'arrivée de nouveaux venus, aussi «barbares» soient-ils, est l'assurance qu'un repli sur soi, qu'un écart du monde, toujours possible chez nous puisque ayant longtemps existé, ne ressuscite jamais.
Alors, que viennent les kirpans, les voiles, les minarets, les érouvs; que viennent la charia et les oulémas; à nous de poser les limites, à nous de dire non lorsque les libertés sont en jeu; à nous de remettre en cause notre justice, notre loi.
Oui, rien de plus facile que d'intégrer un chrétien du Moyen-Orient souverainiste et francophone, on les aime, ceux-là, mais la véritable réussite de notre nation, ce sera lorsque l'Afghane à la burka et les sikhs au kirpan seront intégrés dans notre Cité, à la fois nous-mêmes et autres, Québécois et Orientaux, zappant allégrement entre Radio-Canada et al-Jazira. Ce jour-là, rien ne sera fini, et les barbares modernes continueront à frapper à nos portes, mais au moins, un pas aura été franchi; et puis, qui sait si, un jour, ces barbares modernes, ce ne sera pas nous... [...]
Olivier Kemeid
_ Auteur de théâtre
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Réplique à Olivier Kemeid
_ Nicholas Belleau
_ Sainte-Anne-de-Beaupré, le 30 août 2006
Le Devoir samedi 2 et dimanche 3 septembre 2006
Réponse à l'article «Mais qu'il meure, ce Québec-là!» d'Olivier Kemeid, publié dans l'édition du Devoir (Agora, page B 4) du mercredi 30 août 2006

Le Québec d'aujourd'hui est construit sur le Québec d'hier comme les étages d'une maison reposent sur ses fondations. Ce que je constate de la société que le peuple canadien-français a largement contribué à construire ne me démontre pas qu'il a rêvé d'une nation ségrégationniste qui valorisait le repli identitaire.
À votre différence, tout en nous encourageant à nous ouvrir sans cesse davantage à l'autre et tout en reconnaissant le caractère positif (et inéluctable) du métissage, je ne peux m'empêcher d'être parfois inquiété et attristé par les signes que je constate (et leurs conséquences) de la lente disparition démographique, donc culturelle, de mon peuple. L'aspect pernicieux de votre discours, qui est à la limite d'être haineux et qui est sans aucun doute réducteur des espoirs qui nous ont portés d'hier à aujourd'hui, est qu'il s'abreuve à la source des démagogies et des discours polarisés.
Sachez que l'intolérance n'a ni couleur, ni drapeau, ni cause : elle n'a que des porte-voix. Sachez en outre que malgré le voile de vertu dont vous semblez vouloir vous couvrir, peut-être justement à cause de notre longue expérience en la matière, nous savons reconnaître les intransigeants et les doctrinaires lorsqu'ils se manifestent.


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