Le français de Thierry Ardisson

Québec français



Thierry Ardisson, le père de Tout le monde en parle, sera l'invité de son petit cousin québécois, Guy A. Lepage, pour sa première émission, à la mi-septembre.
Il sera sans doute reçu avec une brique et un fanal, parce que si l'animateur français est connu au Québec, c'est surtout pour ses sorties répétées contre l'accent québécois, notamment avec l'écrivaine Nelly Arcan. Un accent qu'il trouve " débandant ".
Ardisson n'est pas le seul. À l'autre extrémité du spectre culturel français, Maurice Druon, le secrétaire perpétuel honoraire de la non moins perpétuelle Académie française, s'est moqué de la mode québécoise de la féminisation des mots et en a profité pour épiloguer sur notre parler " pittoresque ". Les deux disent en fait la même chose. C'est le côté plouc et paysan du Québécois qui provoque chez Ardisson des dysfonctions érectiles. L'académicien, de son côté, dénonce un dérivé du parler poitevin du XVIIe siècle.
Si des animateurs ou des académiciens peuvent se moquer du français québécois, ce n'est pas parce que notre langue est méprisable, mais parce que nous ne sommes pas assez nombreux pour l'imposer. Le problème du français du Québec n'est pas un problème linguistique. C'est essentiellement un problème démographique.
La description du Québec comme une langue du XVIIe siècle décrit très mal la réalité du français québécois. Depuis ses origines qui remontent à la Nouvelle-France, le français du Québec n'a jamais été figé dans le temps et s'est transformé par son interaction constante avec la France. Mais surtout, il a été nourri par son environnement. Dans les faits, c'est devenu une langue d'Amérique. Ce contexte américain, géographique, social, politique, explique bien davantage la création ou la transformation des mots et des expressions, l'évolution de la grammaire et surtout, la façon dont les gens utilisent leur langue.
Toutes ces transformations subies par le français du Québec sont très similaires à celles qu'ont connues l'anglais aux États-Unis, le portugais au Brésil ou l'espagnol en Amérique latine. Le Québécois n'est pas plus bâtard, plus déformé, plus pauvre que ces autres langues d'Amérique.
La différence, la vraie, c'est que dans tous ces autres cas, les locuteurs d'Amérique sont plus nombreux et plus puissants que ceux de la métropole. Ils ont été capables d'imposer leur interprétation de la langue et les Européens ont dû s'adapter, accepter ces changements et se forcer à comprendre les accents d'Amérique. Jamais il ne viendrait à l'idée d'un Américain de se forcer à parler à la britannique pour faire bien ou pour être compris.
À cette réalité démographique s'ajoute un problème culturel propre au français, une langue codifiée et normée comme nulle autre, une langue rigide dont l'évolution est freinée par l'Académie française, ce qui explique en partie qu'elle soit en perte de vitesse. Le contraste est frappant entre la pratique des capsules linguistiques, qui sont là pour nous dire ce qu'il ne faut pas dire, et l'approche anglo-saxonne, par exemple celle William Saffire, dans le New York Times Magazine, qui s'émerveille à chaque semaine des nouveaux mots, expressions et usages.
C'est également une langue dominée par des codes sociaux, qui font en sorte qu'il n'y a en fait qu'un seul accent acceptable, celui des élites parisiennes. Cela force tous les autres, les Québécois, les Belges, ou les Français de Lyon ou de Marseille, à se conformer à ces codes, à gommer leur accent, pour éviter les moqueries, mais pour être compris et accepté, pour réussir. En France, un équivalent de Bill Clinton, avec son accent de l'Arkansas à couper au couteau, n'aurait jamais été élu.
Les Québécois, incapables d'imposer leur langue et de la faire accepter, sont donc obligés de parler deux langues: le québécois, dans leur vie quotidienne, et un français plus international, pour être compris ailleurs. Ils doivent aussi vivre avec une coupure entre leur langue parlée et leur langue écrite.
Mais surtout, ils doivent accepter que les normes et les nouveaux usages du français seront définis ailleurs, dans un autre pays, pour refléter une culture, des valeurs, et des réalités sociales qui ne sont pas les leurs. Ainsi, un petit peuple comme le nôtre n'est pas seulement minoritaire dans son pays et sur son continent, il l'est aussi dans son propre espace linguistique.
Il n'y a pas de solution à ce malaise, car la loi des nombres est sans appel. Mais il y a une consolation. Ce n'est pas nous qui avons un problème, mais plutôt les Français. Et lorsque Thierry Ardisson se moque du français québécois, il n'est pas branché et urbain. Il reflète tout simplement la rigidité, le conformisme, et la sclérose de la société française.


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