Contre la peur et la morosité

Par Mathieu Gagnon

Québec français

Libre opinion: L'entrevue de Jacques Godbout réalisée par Michel Vastel dans L'actualité du 1er septembre a soulevé dans bien des médias (journaux, revues, Internet) des réflexions plus qu'intéressantes sur l'avenir du Québec. Certains approuvent ce défaitisme, clamant qu'on ne pose pas assez souvent de regard critique sur notre société, alors que d'autres semblent plutôt reléguer M. Godbout à une époque désormais révolue.



Cependant, dans la plupart des textes et commentaires suivant l'entrevue en question, le constat de la morosité de la politique actuelle et de l'inaction collective est constamment à l'ordre du jour. Il m'a donc semblé pertinent de faire le point sur deux opinions émises par M. Godbout, mais également reprises par plusieurs «commentateurs», opinions qui m'ont agacé au plus haut point : la disparition de notre culture et cette fameuse morosité de la politique québécoise contemporaine.
La fin du Québec ou du Canada français ?
Un auteur qui trouve le Québec d'aujourd'hui conservateur, qui est contre le retour du religieux et fier de la laïcité québécoise, et qui nous dit qu'on ne fait plus assez d'enfants, cela m'a jeté en bas de ma chaise.
Tout le monde est au courant, il y a une baisse du taux de natalité au Québec, surtout chez les Québécois de souche canadienne-française. Doit-on interdire l'avortement ? Doit-on lancer une campagne de promotion de la bedaine incubatrice ? Personnellement, je n'ai pas envie de me retrouver dans un Québec où des curés nouveaux genres poussent les femmes à procréer par devoir national. Ajoutons à cela que ma génération (j'ai 24 ans) est déjà plus fertile que les précédentes.
Mais ce qui est le plus aberrant dans ce genre de propos, c'est la vieille mentalité «revanche des berceaux» qui refait surface; comme s'il fallait combattre l'immigration. On en arrive donc à une question cruciale concernant l'avenir de notre société : qui inclut-on dans le «nous» ?
À l'époque où nous étions canadiens-français, notre identité ethnique nous poussait inexorablement à l'exclusion et l'isolement. Nous excluions de notre groupe les immigrants, et nous nous retrouvions isolés de la modernité, englués dans un idéal de survivance qui nous amenait à lutter contre vents et marées pour conserver nos lois, notre langue et notre religion.

À ce propos, le transfert du sentiment d'identité du Canada français au Québec fut salvateur à au moins deux niveaux. Premièrement, il nous a permis d'inclure dans le «nous» les immigrants venant au Québec, puisque être Québécois, c'est avant tout habiter au Québec. Deuxièmement, une identité liée à un territoire et à un gouvernement (bien que provincial) a ouvert la voie au développement du concept de nation québécoise. Nous sommes ainsi passés d'un groupe ethnique minoritaire au Canada à une nation.
Pourtant, pour de nombreuses personnes ayant vécu l'époque de la Révolution tranquille, il semble qu'il n'y ait que le nom qui ait changé. Pour eux, les Québécois sont toujours des Canadiens français, et les immigrants n'y semblent pas inclus. D'où la rhétorique de la nécessité d'une fertilité canadienne-française dépassant celle des immigrants, et la peur de la disparition de la culture québécoise sous le poids de cette même immigration.
Or je ne vois pas en quoi la culture québécoise devrait être distincte des cultures immigrantes. Si la nation est une communauté basée sur l'idée d'une histoire commune, elle est aussi basée sur l'idée d'un futur commun.
Peur du démon
Dans le monde actuel, l'immigration est un phénomène en croissance, et notre futur (et ça inclut la culture) doit être bâti avec les immigrants. Bien sûr, il faut préserver un tronc culturel fort auquel tous peuvent se greffer (la laïcité, le français, la social-démocratie), mais il ne faut pas le figer comme une tradition à préserver absolument; cela doit être constamment réévalué et renégocié. Le multiculturalisme ne nous oblige pas à accepter toutes les pratiques culturelles, il nous amène simplement à réévaluer nos valeurs à la lumière de nouveaux arguments. Si les accommodements raisonnables sont mis en place de manière judicieuse, nous pouvons enrichir notre culture de pratiques venues de l'extérieur du Québec.
Néanmoins, un certain réflexe xénophobe en entraîne plusieurs à penser que les immigrants viennent détruire notre culture plutôt que l'enrichir. C'est bien évident qu'ils nous poussent à redéfinir nos valeurs et à changer, voire à évoluer; mais est-ce un mal ? Le changement n'est pas un mal en soi. Si certains voient une disparition de notre culture, j'y vois plutôt une évolution.
Mais, pour beaucoup, il semble que l'idéal de survivance soit encore au coeur de leurs préoccupations. Pourtant, n'avons-nous pas connu la Révolution tranquille, ne sommes-nous pas devenus maîtres chez nous, les francophones n'occupent-ils pas aujourd'hui des postes de pouvoir d'où ils peuvent construire la culture québécoise ?
Mon père m'a déjà dit une phrase que j'ai bien aimée : «Je ne crois plus en Dieu, mais j'ai toujours peur du démon.» J'ai l'impression que la vieille génération québécoise est dans cette situation. Ils ont toujours peur. Peur d'être assimilés, peur de ne pas s'affirmer assez, peur de trop s'affirmer, peur des immigrants, peur de l'indépendance, peur de perdre l'héritage conservé grâce à l'idéal de survivance. Quelle existence misérable que d'avoir sans cesse peur de disparaître !
Ne serait-il pourtant pas le temps de se tourner vers l'avenir ? Nous avons réussi à survivre, maintenant, il faut passer à une nouvelle étape. Les Québécois ont de nombreux outils en main pour construire leur futur, et avec les immigrants, pas en les excluant, mais en les invitant à construire avec nous et avec les Premières Nations le Québec de demain.
Évidemment, il nous manque un outil de taille, l'indépendance. Mais beaucoup la voient encore comme un moyen de protéger le français, de survivre, d'échapper à l'assimilation. Ne serait-il pas le temps de la voir comme la possibilité d'un épanouissement total de notre culture ?
Le pessimisme entraîne la morosité
Bien qu'il soit primordial de garder un regard critique sur la société québécoise, il serait malheureux de craindre l'avenir. C'est justement la crainte qui paralyse et rend trop conservateur. Si le constat de la morosité actuelle de la politique n'est pas faux, la prédire pour l'avenir ne peut qu'envenimer la situation. S'il faut critiquer l'aujourd'hui, il faut savoir espérer pour demain; et si aujourd'hui la politique semble fade, au moins devrait-elle paraître mieux demain.
La comparaison est d'ailleurs à l'origine du pessimisme ambiant présent. À force de nous référer à la Révolution tranquille, souvent idéalisée et embellie, la réalité présente nous semble plutôt morne. Si les années 1960 et 1970 furent en effet effervescentes, il n'en demeure pas moins que la Révolution tranquille consista grandement en un rattrapage du retard accumulé sous l'emprise d'une Église catholique conservatrice, qui définissait grandement le futur des Canadiens français comme la conservation d'un héritage, comme une simple survivance.
Mais, aujourd'hui, Dieu est mort, et nombreux sont ceux pour qui les points de repère s'effacent : «Nous avons quitté la terre, nous nous sommes embarqués ! Nous avons coupé les ponts -- bien plus, nous avons laissé derrière nous la terre ! Dès lors, petit navire, prends garde ! À tes côtés s'étend l'Océan : sans doute ne hurle-t-il pas toujours et parfois s'étale comme de la soie et de l'or et comme une rêverie de bonté. Mais des heures viennent où tu reconnaîtras qu'il est sans limite et que rien n'est plus effrayant que l'infini. Ô pauvre oiseau qui t'es senti libre et qui désormais te heurte aux barreaux de pareille cage ! Malheur à toi, si le mal du pays te saisit, comme s'il y avait eu plus de liberté là-bas -- alors qu'il n'est plus de "terre !"» - Friedrich Nietzsche, Le Gai Savoir.
Mathieu Gagnon
_ Étudiant en philosophie


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