Liban : les causes profondes derrière le brouillard de la guerre

Géopolitique du Proche-Orient


La notion que la vérité est la première victime de toute guerre trouve toute son expression dans le brouillard entourant la guerre entre Israël et le Hamas et le Hezbollah. C'est une vérité masquée par des clichés souvent répétés tels que «le cycle de la violence», «il importe peu de savoir comment cela a commencé» ou encore «les hostilités entre Israël et le Hezbollah ont commencé le...».

Si nous voulons prévenir d'autres tragédies dans ce conflit, sans parler de jeter les bases d'une solution, nous devons aller au-delà des manchettes quotidiennes qui voilent la vérité et des clichés qui la corrompent pour nous pencher sur la cause réelle du conflit Israël-Hezbollah-Hamas. Nous ne pouvons ni comprendre ni régler ce conflit en concentrant notre attention sur les hostilités et les manchettes des journaux et sans sonder les causes profondes.
Depuis qu'Israël s'est retiré du Liban
Le déclencheur direct des hostilités actuelles (tant avec le Hamas, à la frontière sud d'Israël, qu'avec le Hezbollah, à sa frontière nord), déjà oublié dans le brouillard de la guerre, n'a pas été seulement l'enlèvement de deux soldats (et le meurtre de plusieurs autres), mais aussi les attaques délibérées et non provoquées lancées par le Hamas et le Hezbollah contre des civils israéliens, à travers des frontières internationales, depuis qu'Israël s'est retiré du Liban en 2000 et de Gaza en 2005.
En fait, limiter ou attribuer le déclenchement du «cycle de la violence» au seul enlèvement de soldats israéliens le 12 juillet 2006 revient à assister à la projection d'un film commencé depuis une heure sans en connaître ni le début ni le contexte.
Par exemple, au lendemain du retrait d'Israël du Liban en 2000, des membres du Hezbollah ont enlevé trois Israéliens en se faisant passer pour des fonctionnaires de l'ONU. En 2002, un groupe du Hezbollah a franchi la frontière, s'est introduit dans un kibboutz, a tiré sur un autobus scolaire et a tué six personnes. Depuis qu'Israël s'est retiré de Gaza, il y a un an, plus de 1000 roquettes sont tombées sur des villes israéliennes telles que Sderot. En outre, plus de 1100 civils israéliens ont été tués dans les attentats terroristes commis depuis 2000.

Les menaces et les actes d'agression du Hamas et du Hezbollah se sont poursuivis sans relâche. Le chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah, déclare : «Il n'y a pas d'autre solution aux conflits dans la région que la disparition d'Israël.» Il se moque de la modération d'Israël, qu'il qualifie de faible «toile d'araignée», qu'il se fait fort de provoquer constamment sans crainte d'une réaction.
La résolution 1559 du Conseil de sécurité de l'ONU, qui demandait le désarmement de toutes les milices étrangères en territoire libanais (le Hezbollah), n'a jamais été appliquée. En fait, si cette résolution internationale avait été respectée, il n'y aurait ni guerre, ni victimes civiles israéliennes ou libanaises. Voilà la vérité sans fard.
Antisémitisme génocidaire
Même si ces actes de guerre constituent clairement le déclencheur immédiat des hostilités actuelles, ils sont également les symptômes des causes profondes du conflit : le refus du Hamas et du Hezbollah, et de leurs commanditaires iraniens et syriens, de reconnaître la légitimité de la présence au Moyen-Orient de l'État d'Israël, quelles que soient ses frontières.
Ce rejet de toute paix avec Israël constitue certes une cause fondamentale, mais il y en a une plus pernicieuse et sinistre encore, dont on fait totalement abstraction dans le brouillard de la guerre : c'est l'appel public du Hamas et du Hezbollah, dans leurs manifestes et leurs déclarations, à la destruction d'Israël et à l'extermination des juifs (pas seulement en Israël, mais partout dans le monde), qui sont dépeints comme étant «intrinsèquement malveillants», «responsables de tous les maux de la terre» et des «profanateurs de l'islam».
Cet antisémitisme génocidaire (et je n'utilise pas ces mots à la légère : il n'y en a pas d'autres pour décrire ces appels, manifestes et déclarations), cette culture de la haine sont à la base de tout. Je reprends ici les paroles du professeur Fouad Ajami après le massacre terroriste, à Netanya en 2002, de civils israéliens attablés devant leur repas de la Pâque : «Le kamikaze responsable du massacre de Pâque n'est pas tombé du ciel. Il venait tout droit de la culture d'incitation qui règne partout et qui constitue une menace constante pour Israël, tout droit sortie du refus catégorique des Palestiniens et des arabes d'admettre l'existence de ce pays et de lui reconnaître une place parmi les nations. Le kamikaze faisait partie de la culture qui l'entourait de toutes parts, de la jubilation avec laquelle sont accueillis ces actes de terreur, du culte dont font l'objet les martyrs et leurs familles.»
De plus, l'Iran ne s'est pas seulement associé à ces appels génocidaires; il est devenu l'épicentre des appels lancés pour qu'Israël «soit effacé de la carte du monde». C'est dans l'Iran d'Ahmandinejad qu'on trouve cette convergence toxique des plaidoyers appelant au plus odieux des crimes, le génocide, dans l'une des formes les plus virulentes de la haine, l'antisémitisme; dans un Iran ayant proclamé son intention d'acquérir des armes nucléaires à cette fin. Et l'Iran n'est pas un simple spectateur dans ce conflit, mais l'acteur principal et le metteur en scène, puisqu'il s'occupe de la formation, du ravitaillement, de l'équipement, du financement, de la protection et de l'incitation du Hezbollah.
Mais cette «filière» iranienne des hostilités actuelles est souvent ignorée ou aseptisée. Le Hezbollah constitue non seulement un État terroriste au sein d'un État, menaçant tant l'indépendance et l'intégrité du Liban que la sécurité d'Israël, mais aussi le mandataire et le bras terroriste de Téhéran. Ce n'est pas une coïncidence que le secrétaire général du Conseil suprême de sécurité nationale de l'Iran, Ali Larijani, ait rencontré les dirigeants de Hezbollah à Damas le 12 juillet, le jour même où le Hezbollah a déclenché ses attaques, le jour même où les pays occidentaux ont menacé l'Iran de sanctions économiques s'il refuse de limiter son programme nucléaire. Cela est d'autant plus tragique que des innocents meurent au Liban et en Israël en raison d'une guerre menée par personnes interposées et planifiée par l'Iran, dont la responsabilité criminelle est marginalisée.
Une solution possible
Il est important de déterminer les causes profondes pour comprendre, non seulement la base du conflit, mais aussi la base et le cadre d'une solution. En définitive, cette solution sera non pas militaire, mais diplomatique, politique et juridique, et devra être fondée sur les initiatives suivantes :
- La mise en place d'un cessez-le-feu global et durable et d'un cadre pour la cessation des hostilités. Pour qu'un tel cessez-le-feu puisse durer, on doit remédier au casus belli qui a donné lieu aux hostilités.
- La réaffirmation expresse du principe central de la résolution 242 du Conseil de sécurité de l'ONU, soit la reconnaissance du droit de tous les États, y compris Israël, de vivre en paix à l'intérieur de frontières sûres et reconnues, à l'abri de toute menace et de tout acte de violence. La violation de cette résolution fondamentale de l'ONU, sur laquelle se fonde la politique étrangère canadienne, constitue en effet le casus belli fondamental.
- La résolution 242 du Conseil de sécurité de l'ONU -- ainsi que celles qui ont suivi -- affirme également l'indépendance politique et l'intégrité territoriale du Liban. Cela impose au gouvernement libanais d'appliquer, avec une aide internationale, la résolution 1559 du Conseil de sécurité appelant au désarmement et à la dissolution au Liban des milices étrangères telles que le Hezbollah, qui menace aussi bien la sécurité d'Israël que la liberté et la souveraineté du Liban. Il faut mettre fin au statut d'État terroriste au sein de l'État libanais dont bénéficie le Hezbollah, et ne pas permettre qu'un cessez-le-feu récompense son agression.
- La mise en place d'une force internationale de protection et de stabilisation disposant des capacités, des moyens, de la direction et des règles d'engagement nécessaires au respect d'un cessez-le-feu et à l'application de la résolution 1559 du Conseil de sécurité et accordant l'assistance au gouvernement et à l'armée du Liban afin qu'ils puissent étendre leur autorité à tout le territoire libanais.
Cette force internationale de protection et de stabilisation devrait également avoir la responsabilité première d'interdire que l'Iran et la Syrie assurent la livraison d'armes au Hezbollah, que ce soit par voie terrestre, maritime ou aérienne.
- L'ONU devrait également établir une force de surveillance, sur le modèle de la Commission spéciale des Nations Unies sur l'Irak, pour trouver et détruire les caches d'armes, les bunkers et les tunnels que le Hezbollah a souvent implantés dans des zones civiles, et pour empêcher l'établissement de nouvelles capacités de fabrication d'armes et de lancement de roquettes.
- Il faut également fermer la station de télévision al-Manar du Hezbollah et tous les autres organes connexes chargés de diffuser une culture de haine et d'incitation à la violence.
- Nous aurons aussi besoin d'un effort humanitaire massif pour la reconstruction du Liban et des zones touchées d'Israël, effort auquel le Canada peut apporter une importante contribution.
La mort de tout innocent, israélien, libanais ou palestinien, est une tragédie. Il est urgent d'agir en vue d'en arriver à un règlement équitable du conflit et de prévenir d'autres tragédies.
Irwin Cotler
_ Député fédéral de Mont-Royal et professeur de droit (en congé) à l'université McGill
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M. Cotler a raison...
Le Devoir mardi 15 août 2006
Lettres: Dans une lettre publique, Me Cotler dit que, pour résoudre le conflit israélo-arabe, il faut réaffirmer le principe central de la Résolution 242 du Conseil de Sécurité de l'ONU, soit le droit de chaque État de vivre en paix dans des frontières sûres et reconnues.

On doit cependant corriger M. Cotler. En effet, nulle part il n'est spécifié dans la Résolution 242 que ce droit constitue son principe central. Certes, il s'agit d'un principe fondamental, mais non du principe central. La Résolution 242 demande, dans un premier temps, le retrait d'Israël des territoires occupés au cours du récent conflit (guerre des Six Jours, juin 1967); et, dans un deuxième temps, affirme le droit de chaque État de la région de vivre en paix à l'intérieur de frontières sûres et reconnues. Il n'est pas besoin d'être grand clerc pour voir que ces deux propositions sont aussi importantes l'une que l'autre, et traduisent une nécessaire complémentarité.
Mais M. Cotler oublie ou fait semblant d'oublier cette double exigence. Ce monsieur a cependant raison de dire que la violation de la Résolution 242, «résolution fondamentale», constitue en effet le casus belli fondamental.
Que M. Cotler fasse la correction qui s'impose, et nous serons tous d'accord avec lui pour dire qu'il faut appliquer -- mieux vaut tard que jamais -- la Résolution 242. [...]
_ René Juneau
Sainte-Julie, le 9 août 2006

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Député fédéral de Mont-Royal et ancien ministre de la Justice et procureur général du Canada, l'auteur est également professeur de droit (en congé) à l'université McGill et a été président de la commission internationale chargée de découvrir ce qu'il est advenu de Raoul Wallenberg.





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