Les dromadaires de Moubarak

Géopolitique — Proche-Orient



Laissez-moi vous raconter la triste et exemplaire histoire d'Ayman Nour en guise d'illustration de la cruelle perversité du régime égyptien. C'est la descente aux enfers d'un petit homme courtois et blagueur qui s'est déjà décrit comme «le poil à gratter» de Moubarak. Brillant avocat et journaliste, Nour devient député en 2004 et fonde le parti libéral laïque el-Ghad quelques mois plus tard. Malgré son immunité parlementaire (salut la Constitution!), il est emprisonné en 2005, accusé d'avoir fabriqué de faux documents lors de la fondation de son parti.
Libéré quelque temps plus tard, il se présente à la présidence lors des élections de 2005. Malgré un programme un peu fumeux, il séduit les jeunes éduqués par son franc-parler et son audace. Il ne récolte que 8 % des voix contre les 89 % de Moubarak. Pas de quoi énerver un dictateur. Et pourtant. On reprend le procès pour faux et, à l'issue d'une grossière mascarade, Ayman Nour est condamné à cinq ans de prison ferme.
L'homme a une santé fragile, mais malgré son diabète et un coeur fragile, il entreprend une grève de la faim qui le mènera à l'hôpital. Même alité ou emprisonné, l'homme dérange. Des incendies ravagent en 2007 les bureaux de son parti, de la fondation qu'il préside et de son cabinet d'avocats. En prison il est torturé. Il réussit à faire sortir des messages et des articles qui décrivent le traitement ignoble dont il fait l'objet. Il dépose 1200 plaintes. L'intervention personnelle de Barack Obama assure enfin sa libération, ce qui en fait automatiquement un «homme de Washington», étiquette largement maudite en Égypte.
Libéré, il poursuit le ministère de l'Intérieur pour qu'on lui rembourse le coût des dommages causés lors des incendies. Le gouvernement réplique par une poursuite pour impôts impayés et dépose les dossiers de vingt-trois Ayman Nour, dont un propriétaire de garderie et un autre fournisseur d'Internet. Deux millions et demi pour l'avocat qui ne travaille plus et qui ne parvient pas à toucher son héritage, gelé par des tracasseries administratives.
Nour retire sa poursuite et les autorités oublient la leur. Il est privé de droits civiques, interdit bancaire et, quand des universités l'invitent à prononcer des conférences, les invitations sont annulées mystérieusement sans aucune explication. «Le poil à gratter» de Moubarak ne baisse pas les bras malgré sa femme qui n'en pouvait plus et qui l'a quitté et bien qu'il doive survivre en vendant le peu de biens personnels qu'il possède encore. On l'a vu sur la place Tahrir.
Cette histoire illustre trop bien comment cette dictature mène la lutte contre l'opposition; combattre les idées, certes, mais surtout attaquer les personnes dans leur corps et leur âme. Tenter de les priver de dignité, de briser leur résistance et celle des personnes qui les entourent.
C'est cette même tentative de destruction de la fibre humaine que décrit l'écrivain égyptien Naguib Mahfouz, Prix Nobel de littérature, dans son très court roman Karnak Café, traduit récemment en français. Écrit en 1971, le livre décrit avec tendresse et tristesse la vie de quelques jeunes idéalistes que la machine répressive transformera en loques humaines. Toujours d'actualité.
Le chaos
Moubarak ne veut pas rester au pouvoir. Il est fatigué et ne souhaite que le repos bien mérité du guerrier amoureux de sa patrie. C'est lui-même qui l'a dit cette semaine lors d'une entrevue au réseau américain ABC. S'il reste, c'est pour sauver l'Égypte éternelle et l'empêcher de tomber dans le chaos.
Mercredi après-midi, les manifestants profitaient du soleil sur la place Tahrir. Tout était paisible. Puis soudainement le chaos. Une horde de chevaux et de dromadaires foncent à travers la foule. Les cavaliers brandissent des gourdins et tabassent les opposants. Comme dans un film surréaliste. Ils se présentent comme des guides qui travaillent aux pyramides de Gizeh et qui, faute de touristes, sont privés de leur gagne-pain.
Tous les guides aux pyramides travaillent en collaboration avec le ministère de l'Intérieur. Ils sont employés, informateurs, collaborateurs. Ce sont des petits insectes de la jungle sécuritaire. Nuit de mercredi. Le chaos que prédisait Moubarak. Des manifestants pro-Moubarak attaquent les manifestants anti-Moubarak avec des pierres et des bombes incendiaires. Des centaines de blessés. Ce sont presque tous des policiers en civil et des agents de la sécurité qui se livrent à ces agressions.
Oui, Moubarak a raison, c'est le chaos. Le ministère de l'Intérieur compte 1,7 million d'employés, sans compter les informateurs. Ils sont partout, entre autres dans les hôtels qui entourent la place de la Libération, là où les journalistes habitent et sont victimes de harcèlement et d'intimidation. Ce sont ces sbires qui, les caméras étant toutes braquées sur le centre du Caire, ont investi le Centre juridique Hisham Moubarak. Plusieurs personnes ont été arrêtées, dont deux représentants d'Amnesty International et des représentants de Human Rights Watch.
Pointe maintenant un autre visage du chaos que Moubarak n'a pas précisé. On commence à le nommer: les islamistes des Frères musulmans. Tout ce qui existe de pro-Moubarak dans le monde (Israël en premier lieu) s'alarme. Il n'existe pas d'opposition structurée pour combler le vide que produirait un départ rapide du raïs. C'est vrai en partie. Mais ce vide, c'est précisément Moubarak qui l'a créé en profitant de notre silence diplomatique et intéressé. Sur la place Tahrir sont présents des centaines d'Ayman Nour. Pas certain qu'ils abandonnent leur révolution à une faction, même bien structurée.


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