Les bûches

Conte de Noël à rebours…

Billet de Caroline


À l’extérieur, un savant jeu de lumière

tournait en spirale autour du sapin.

Un bonhomme de neige gonflable,

la carotte en l’air, souriait benoîtement

sous son chapeau haut-de-forme,

comme un ivrogne.

Ding ! Dong !

Une couronne de houx obstruait la porte.

Ça sentait bon la dinde rôtie aux marrons et canneberges,

la tourtière du Lac, les cretons maison, le jambon persillé,

la galantine de porc, les grands-pères à l’érable.

Tante Janette croulait sous les bijoux

et le sapin, sous les boules

les guirlandes, les glaçons, les cheveux d’ange,

la canne de mémé, les flocons.

La cheminée du foyer décoratif

s’ornait des seules cartes des députés du Bloc et du PQ.

Rien n’avait été laissé au hasard.

C’était un Noël comme les autres Noël

un beau Noël.

Pourtant, quelque chose manquait.

Quoi donc ?

Chacun se posait la question mais ne la posait à personne.

Était-ce lié à l’absence de neige ?

À la température trop clémente ?

Au soleil radieux ?

Il valait mieux boire et manger

se raccrocher aux saines habitudes.

La fête a continué.

Les jeunes ont pioché dans leur assiette

avant de se ruer devant les écrans des télés,

des ordinateurs, de leur cellulaire, de leur game boy.

Les moins jeunes continuaient de s’empiffrer

en jouant à Tabou

un jeu qui consiste à prendre la parole

sans jamais mentionner les mots

indépendance-français-Québec-Noël-Père Noël-sapin

à la manière des politiciens.

Fred qui, parce qu’on lui interdisait

de fumer dans la maison, ne pipait mot

s’est aussitôt vu disqualifié.

Rita, sobre depuis vingt ans,

les réflexes aussi aiguisés qu’une joueuse de bingo

notait le pointage.

La boisson déliait les langues

surtout celle de cette vipère fédéraliste de Roger

qui devenait de plus en plus rouge

avec le Cabernet Sauvignon

prédisant que Stéphane Dion, un jour,

donnerait son nom à une rue.

Raoul était bleu.

Cannelle a prétendu que le créateur des têtes à claques

s’était inspiré d’André Boisclair

pour ses personnages.

Pruneau s’est dit d’avis que les gens de la région de Québec

avaient voté Conservateur parce que leur instinct leur dictait

que Harper et le bonhomme carnaval

ne formaient qu’une seule et même personne.

Mémé a essuyé une larme de crocodile

en affirmant, comme à chaque année,

que c’était son dernier Noël.

Rita a fait un X à mémé qui avait dit Noël.

Tout le monde a ri

en se tapant les cuisses

ce qui a produit de la musique

comme il ne s’en fait plus.

Roland a ouvert un œil.

Sa fausse barbe de Père Noël

lui pendait au bout du nez.

Il a cru que le moment de la distribution des cadeaux

était venu. Il s’est mis à la recherche de ses lunettes

de presbyte

fichées dans sa barbe.

Parce qu’il avait trop bu de Marie Sanglant,

il s’est affalé de tout son long

sur le tapis du salon.

Mémé a soupiré :

le Père Noël est un dégénéré.

Rita a tracé un X pour mémé

qui l’a traitée de duplessiste.

Rita a fait la sourde oreille.

Elle a baissé le volume de son appareil auditif

ce qui a vexé mémé

qui a protesté en posant son dentier bien en évidence

sur la nappe.

L’idée que quelque chose clochait

continuait de faire son chemin

dans les esprits de plus en plus embrouillés.

Les jeunes ont finalement consenti à

s’arracher de leur bonheur électrisé

le temps de déballer les cadeaux

qui prenaient beaucoup de place autour du sapin

avec Roland qui ronflait dans sa barbe.

Mémé a suggéré de rouler le Père Noël loin du sapin

et s’est vu gratifier de deux nouveaux X

par Rita qui ne lâchait pas sa feuille de pointage.

Raoul a proposé Roger,

pour ses bajoues, en remplacement de Roland

qui dormait comme une bûche.

Roger a piqué un fard : Moi, des bajoues !

Raoul a dit oui, des bajoues de Premier ministre !

Comme chaque année, Pruneau et Cannelle,

avant qu’ils n’en viennent aux poings, les ont séparés.

Furibond, Roger a failli perdre pied en enjambant Roland

pour atteindre son fauteuil de Père Noël.

La distribution de cadeaux a duré

à peine un quart d’heure.

Tout le monde déchirait de longues bandes de papier

ouvrait des boîtes, les refermait, sautait d’une joie

aussi fausse que les dents de mémé,

s’embrassait.

Mémé demandait :

Pourquoi on me donne des chaussettes sans pieds ?

Janette s’exclamait :

Oh ! La jolie bonbonnière vide !

Les enfants étaient retournés à leurs activités

sauf Dédé qui s’appliquait à séparer le papier du carton

à des fins de recyclage

et que Roger a traité de fif

allant jusqu’à lui proposer un fer pour les repasser.

Dédé s’est lancé dans une longue tirade

sur le réchauffement de la planète

ce qui a jeté un froid.

L’inconfort que chacun éprouvait

depuis le début de la soirée

s’était accentué.

À minuit, lorsque mémé

a chevroté un Joyeux Noël,

que Rita s’est empressée d’inscrire à son tableau,

tous avaient deviné l’origine de

ce malaise qui leur vrillait les nerfs

mais qu’ils s’obstinaient à balayer du doigt.

Roland a rempli les flûtes de champagne.

Il a levé la bouteille qu’il s’était réservée

et a éructé un Joyeux Nono

qui a fait de lui le vainqueur

de la soirée au grand dépit de mémé

dont c’était le dernier Noël

et qui aurait voulu partir

la tête haute.

En faisant tinter leur verre

les uns contre les autres

chacun, en son for intérieur, semblait

admettre que cette fin d’année marquait

la fin d’un monde

et que ce qui manquait en ce Noël, ce doux Noël

était le cœur :

le cœur n’y était pas.
FIN

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Caroline Moreno476 articles

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Château de banlieue

Mieux vaut en rire que d'en pleurer !


Chapitre 1
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Chapitre 2
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Chapitre 3
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