Les amitiés de la France

La visite en France de Michaëlle Jean illustre le changement de la politique française

France-Québec : fin du "ni-ni"?


Québec - C'est à une véritable réorientation de la politique de la France à l'endroit du Québec qu'on a assisté cette semaine. Une première manifestation: la République française reçoit avec tous les égards réservés à un chef d'État de première importance la vice-reine du Canada, Michaëlle Jean. Puis, le président Nicolas Sarkozy déclare qu'il refuse désormais d'opposer «nos deux amitiés et nos deux fidélités» que sont le Canada et le Québec. On peut toujours prétendre que la France maintiendra des relations privilégiées avec le Québec, mais elles ne devront pas nuire à celles qui l'unissent au Canada.
Selon le politologue Marc Chevrier, de l'UQAM, la nouvelle droite française qu'incarne Nicolas Sarkozy n'a plus d'«attaches fortes» avec le gaullisme, alors que c'est le gaullisme qui a façonné les relations entre le Québec et la France depuis la Révolution tranquille. «Dans l'entourage de Sarkozy, on fait affaire avec une nouvelle droite qui veut se démarquer de l'héritage gaullien, dont celui de Jacques Chirac. Ç'a d'énormes conséquences pour le Québec parce que la famille politique gaullienne, c'est celle qui connaissait le mieux le Québec.»
Cette nouvelle classe politique française - tant à gauche qu'à droite, d'ailleurs - connaît donc mal le Québec. Mais il y a plus important: la France n'est plus celle des années 60 - celle du général de Gaulle - qui croyait encore être une puissance à l'échelle mondiale, qui croyait à son universalisme. Aujourd'hui, la France est dans un «entre-deux»: elle veut toujours projeter l'image d'une puissance indépendante, mais en même temps, elle est engagée, au sein de l'Union européenne, «dans un processus de fédéralisme gouvernemental qui réduit considérablement sa souveraineté», fait observer Marc Chevrier.
«Beaucoup d'intellectuels français ne croient plus eux-mêmes, au fond, à la souveraineté française», estime l'universitaire. «La quête d'indépendance ou d'autonomie du Québec est évidemment lue sous un jour nouveau.»
La légèreté de l'Élysée
Christian Dufour, politologue à l'École nationale d'administration publique (ENAP), n'en revient tout simplement pas de la «légèreté» dont a fait preuve le gouvernement français en accueillant comme il l'a fait la gouverneure générale du Canada, Michaëlle Jean, pour donner le coup d'envoi en France des festivités marquant le 400e anniversaire de la fondation de Québec. Il dénonce la «superficialité» de Nicolas Sarkozy. «Non seulement il déconstruit le "Vive le Québec libre!" du général de Gaulle, mais c'est la caution par la France - et ça, c'est gros - de la Conquête dans ses éléments négatifs. Autrement dit, la France nous laisse tomber une deuxième fois.»
Selon lui, le gouvernement Charest s'en est fait «passer une petite vite». Si, au contraire, il l'a voulu, c'est «une abdication irresponsable», juge Christian Dufour. La gouverneure générale, c'est «la représentante de la reine d'Angleterre, c'est quand même l'incarnation de la Conquête. C'est ce qui reste comme symbole de la colonisation britannique», estime-t-il. «Dans une optique fédéraliste québécoise - celle de Benoît Pelletier, par exemple -, il y a quelque chose qui ne marche pas là-dedans parce que c'est une régression historique.»
Marc Chevrier note que personne ne s'offusque en France que «la représentante de la reine du Canada soit conviée sur le sol de la République française à célébrer la fondation d'une colonie contre laquelle ladite couronne anglaise a guerroyé pendant très longtemps». Mais les Français, à l'instar de leur président - on l'a vu quand Nicolas Sarkozy a été reçu à Londres avec son épouse Carla Bruni -, semblent apprécier le faste monarchique.
Le régime des relations France-Québec est bel et bien en train de changer. Dans le triangle France-Québec-Canada, «il y avait une asymétrie, il y avait une plus grande intensité dans les relations France-Québec», souligne Marc Chevrier.
Un nouveau régime
«À l'époque du gaullisme, la relation France-Québec avait une fonction émancipatrice. Le Québec s'est bien servi de cette relation pour s'émanciper de la tutelle fédérale canadienne, pour obtenir des gains à l'intérieur du pays ou des gains sur la scène internationale», rappelle-t-il. «Maintenant, on assiste à un nouveau régime: la relation France-Québec a une fonction de légitimation du statu quo. Cette relation, tout comme le rôle du Québec dans la Francophonie, devient un symbole selon lequel l'autonomie est faisable et que, donc, il n'y a plus d'émancipation à aller chercher; elle est réalisée.»
Toute cela colle au discours qui s'impose de plus en plus en France, qui veut que «l'ère des souverainetés indépendantes et classiques est finie», fait remarquer M. Chevrier. En ce sens, le Canada s'impose comme modèle. «Ça renvoie aux Français une image idéalisée de ce que la France pourrait être à l'intérieur de l'Europe», fait-il valoir. «Cette idée qu'on pourrait être très autonome dans un cadre fédératif qui maintient l'unité économique et la politique étrangère, c'est une idée qui plaît à beaucoup de Français.»
C'est un faux modèle, car le fédéralisme canadien est mal connu des Français, juge l'universitaire. «Mais tant et aussi longtemps qu'il y a un flou artistique qui règne sur ce modèle, il paraît séduisant.»
Contre toute attente, «les conservateurs de Stephen Harper ont découvert que la France - qui, naturellement, n'était pas un objet de fascination pour les conservateurs de l'Ouest - pourrait devenir un allié utile sur le plan intérieur», c'est-à-dire dans leurs relations avec le Québec. D'autant plus que «l'autodétermination des peuples, professée par de Gaulle, ce n'est plus du tout sur l'écran radar du gouvernement français», estime Marc Chevrier.


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