Le poids du passé

17. Actualité archives 2007

En écoutant George Bush décrire sa «nouvelle stratégie» pour l'Irak, je me suis demandé s'il n'était pas le pire président à avoir dirigé les États-Unis. Le pire en tout cas depuis Roosevelt.
Confronté à une des situations les plus complexes et les plus explosives sur le plan géopolitique des dernières décennies, il alignait simplismes et clichés. Critiqué de toutes parts, il parlait comme s'il faisait l'unanimité. Cet été, pour contrer la croissance de la violence à Bagdad, il avait ordonné le déploiement de 15 000 soldats dans la capitale irakienne. Confronté à une violence encore pire, il annonçait l'envoi de 17 000 nouveaux G.I's dans la ville en feu. Sa mémoire n'avait pas six mois.
C'est le souvenir de Lyndon Johnson qui me revint à ce moment. Quand celui-ci avait été intronisé président, j'étais certain qu'il deviendrait le pire président de l'histoire. Politicien roublard et vulgaire, il se faisait une gloire de son manque de culture. Devant la faiblesse de son allié sud-vietnamien et les progrès de la guérilla viêt-công, il avait suivi les conseils de ceux qui ne croient qu'à la force et à la puissance militaire et refusé toute forme de négociation avec l'ennemi. Décidément, cet homme était un fou ou un idiot. La situation empira au Vietnam, le parti se divisa et Johnson eut l'intelligence de se retirer. Il avait eu cependant l'intelligence et l'audace de faire adopter de multiples lois octroyant aux Noirs l'égalité des droits. Bush est vraiment pire que Johnson.
L'arrivée de Nixon me fit dire qu'il deviendrait le plus médiocre des présidents modernes. Plus roublard et encore plus ignorant que Johnson, Tricky Dick s'enfonça dans la guerre avec le même aveuglement, n'écoutant que Henry Kissinger. Mais Kissinger était plus intelligent que Condoleezza Rice. Il menait la guerre mais négociait la sortie de la défaite en secret. Il amena Nixon à reconnaître la Chine, les soldats américains quittèrent le pays dans la honte et, contrairement à ce qu'il avait prédit, le communisme ne déferla pas sur le sous-continent. Nixon a réussi la défaite. Ce n'est pas rien.
À l'arrivée de Reagan, j'étais convaincu qu'on battrait tous les records de médiocrité. Les premiers pas me donnèrent raison. Croyant aveugle du néolibéralisme, il multiplia le déficit américain par cinq. Anticommuniste rageur, il mena une guerre verbale extrême tout en négociant (lui aussi) en secret les grands accords de désarmement nucléaire avec l'URSS. Ce n'était qu'un comédien fat et paresseux, mais nous lui devons beaucoup. Dans ma galerie de cancres et de menteurs, on le voit, il ne reste que George Bush, qui a décidé de régler un problème que lui avait légué son papa: Saddam Hussein.
Tous les spécialistes de la région, qu'ils soient de droite ou de gauche, s'entendent sur une chose: tout y est lié. La moindre modification brutale des équilibres ou des déséquilibres entraîne des réactions en chaîne totalement imprévisibles. Bush a fait fi de cette sagesse millénaire et, comme tous les néo-conservateurs, il a cru qu'on pouvait se moquer du poids du passé. Se moquer de la rivalité entre chiites et sunnites, entre Arabes et Kurdes, oublier que le conflit israélo-palestinien évolue autant en fonction de sa logique interne que de l'environnement régional. La démocratie, pensait-il, allait réorganiser le passé et les cultures. C'est en fait tous les démons du passé que l'invasion américaine puis l'imposition de la démocratie dans un pays déchiré religieusement et culturellement ont fait renaître. C'est l'Irak d'avant les frontières imposées par le colonisateur qui est en train de se recréer sur le terrain. La présence occidentale sur la terre sacrée des chiites a contribué à redonner une nouvelle vie aux ultraconservateurs iraniens et n'est pas pour rien dans la volonté de l'Iran de se doter de l'arme nucléaire. Le pouvoir croissant du chiisme militant dans la région n'est pas étranger à la croissance du terrorisme mondial, au regain de violence en Israël et en Palestine et au rôle de plus en plus déterminant que jouent l'Iran et la Syrie. C'est tout cela que Bush rejette du revers de la main en poursuivant sa fuite en avant. Le passé nous rattrape presque toujours et on ne peut faire sans lui.
Prenons l'exemple de la Côte d'Ivoire, qui est toujours en crise. À l'origine de cette presque guerre civile, on trouve la question de l'«ivoirité». Les partisans du président Gbagbo soutiennent que son principal adversaire, M. Ouattara, n'est pas un Ivoirien mais un Burkinabé, même s'il est né en Côte d'Ivoire. Craignant de perdre des élections libres, on a tenté de le disqualifier. Cette crise remonte en fait aux années 1930. Gravement touchée par la crise économique, la France décide en 1932 d'augmenter la rentabilité de sa colonie, la Côte d'Ivoire, qui a besoin de main-d'oeuvre pour ses grandes plantations. La France décide donc de rattacher à la Côte d'Ivoire une province de la Haute-Volta. La décision sera renversée en 1947 parce que la France craint que le mouvement indépendantiste incarné par Houphouët-Boigny, qui deviendra le premier président de la Côte d'Ivoire, ne se propage dans les pays limitrophes. Bien sûr, les administrateurs coloniaux ne se demandent pas quel sera l'avenir des enfants dotés de la citoyenneté ivoirienne, nés durant ces quinze années, qu'on décide de rattacher brutalement à ce qui deviendra le Burkina Faso. Aujourd'hui, on dit qu'ils sont des étrangers, eux et tous leurs descendants.
Le passé ne disparaît jamais. Parlez-en aux rivières qui de temps en temps reprennent en rugissant leur ancien lit, parlez-en aux historiens qui militent pour un meilleur enseignement du passé.
Collaborateur du Devoir


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