Le poids des mots

Géopolitique du Proche-Orient


Le premier ministre Stephen Harper a fait ce dernier week-end ses premiers pas sur la scène internationale à la réunion du G8 à Saint-Pétersbourg. Sans avoir l'autorité des Bush, Poutine, Chirac et Blair, le chef du gouvernement canadien s'est néanmoins fait remarquer en adoptant un parti pris sans nuances pour Israël dans le conflit qui oppose ce pays au Hezbollah libanais.

Avant même qu'il ne parte d'Ottawa pour Saint-Pétersbourg, Stephen Harper savait que la résolution de ce conflit allait être le principal point à l'ordre du jour de cette réunion. L'ampleur de la crise et ses répercussions possibles sur tout le Proche-Orient s'imposaient à l'esprit de tous. Le sujet était inévitable aussi du fait que les pays du quartette qui tentent d'animer le processus de paix entre Israël et la Palestine sont membres du G8.
Qu'à cela ne tienne, M. Harper a voulu définir la position canadienne sans attendre de voir comment la crise en cours allait évoluer, ni de voir le jeu se déployer autour de la table du G8. Dans l'avion qui le conduisait jeudi à Londres où il faisait un arrêt pour rencontrer la reine Élisabeth, il alla vers les journalistes pour affirmer le droit d'Israël à se défendre, qualifiant de «mesurée» la réaction de l'armée israélienne aux attaques du Hezbollah et du Hamas. Il précisait qu'il était essentiel que ces organisations qui détiennent prisonniers trois soldats israéliens les libèrent.
L'utilisation du qualificatif «mesurée» par le premier ministre a étonné car, à sa face même, le droit à la sécurité d'Israël n'exigeait pas qu'il pilonne aussi intensivement les territoires palestiniens et le Liban. Même à Washington, le président George W. Bush n'osait aller aussi loin, du moins publiquement. Comme les autres leaders du G8, celui-ci sait trop bien la complexité de la situation dans cette zone du monde et qu'il vaut mieux se garder quelques portes ouvertes.
Le communiqué adopté dimanche par les leaders du G8 comportait de fait toutes les nuances que la prudence impose dans une telle situation. On y reconnaît le droit d'Israël à se défendre tout en l'invitant par ailleurs à faire preuve de retenue. On y souligne aussi qu'il faut «créer les conditions d'un arrêt durable des violences», notamment par l'envoi d'une force internationale d'interposition au Liban et le désarmement des milices du Hezbollah.

Le premier ministre Harper s'est rallié à ce texte qui, ont fait valoir ses conseillers, n'est pas en contradiction avec sa déclaration de jeudi. Au moment de quitter Saint-Pétersbourg hier, il persistait d'ailleurs dans son propos initial, disant qu'il ne fallait pas compter sur lui pour «prendre à partie Israël qui était la victime de l'attaque initiale». Les nuances apportées par ses homologues ne l'ont guère impressionné, faut-il croire.
Nuancé, le premier ministre conservateur ne l'est pas naturellement. Son parti pris pour Israël, qu'il avait déjà affiché en faisant du Canada le premier pays à retirer son aide financière à la Palestine après l'élection du Hamas, demeurera. Contrairement à la position des premiers ministres Chrétien et Martin et même du conservateur Brian Mulroney, il ne voit pas le rôle du Canada dans cette région comme étant celui d'un médiateur, ne serait-ce que pour jouer les intermédiaires discrets. Il s'agit là d'un changement de cap important de la politique extérieure canadienne qui n'est pas sans conséquences sur la perception du Canada et des Canadiens dans le monde. D'autres que lui auraient fait preuve de prudence, ne serait-ce que pour protéger les intérêts du Canada et pour ne pas mettre en danger la vie de Canadiens présents dans cette région. On pourra dire qu'il lui manque l'expérience du terrain international, mais ce n'est pas sa manière. Ces questions, il aime les aborder au plan idéologique plutôt que pragmatique.
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La mort d'une famille montréalaise sous les bombes israéliennes alors qu'ils visitaient leur village ancestral au Liban aura peut-être rappelé au premier ministre le poids des mots. Aujourd'hui, il n'y a pas de conflit qui ne nous touche de près. La communauté libanaise au Canada le sait et ressent douloureusement la déclaration de M. Harper.
Ils sont près de 50 000 Canadiens, la grande majorité d'origine libanaise, séjournant actuellement dans ce pays et dont un bon nombre attend un rapatriement qui tarde. Les Affaires étrangères confirmaient hier avoir affrété enfin six navires qui n'arriveront que lorsque les conditions de sécurité auront été réunies. La situation est complexe car le Canada n'a pas les moyens militaires des États-Unis, de la Grande-Bretagne ou de la France pour réaliser ce genre d'opération. Il est cependant plus qu'évident que le gouvernement canadien est débordé par manque de moyens, mais aussi parce qu'on n'avait pas prévu que le pire pouvait arriver. Ce n'est pas la première fois.
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bdescoteaux@ledevoir.ca


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