Entrevue

Le «nous», c'est lui

Pauline Marois s'est largement inspirée du sociologue Jacques Beauchemin

Le "Nous" - l'expérience québécoise

Pour réactiver le «nous» francophone majoritaire, Pauline Marois s’est grandement appuyée sur le sociologue Jacques Beauchemin. Ce dernier semble du reste engagé dans tout ce qu’il y a de plus chaud au Québec ces temps-ci: non content de diriger son département, il siège au conseil d’administration de l’UQAM-la-tourmente et fait partie du comité-expert de la commission Bouchard-Taylor. Si ça continue, Jacques Beauchemin devra bientôt parler de lui au «nous»!
[->archives/auteurs/b/beaucheminj.html]Dans le retour au «nous» de la majorité francophone de Pauline Marois, début septembre, il y avait beaucoup de Jacques Beauchemin. En entrevue, le sociologue de l’UQAM confirme sans trop s’étendre sur le sujet: la chef péquiste, qui connaîtra ce soir le dénouement de la bataille de Charlevoix — selon les sondages, elle devrait l’emporter facilement —, l’a consulté cet été et le consulte encore.
Le retour au «nous», Pauline Marois le voyait, raconte-t-on dans son entourage, comme un véritable «désormais». Après la mort de Duplessis, Paul Sauvé, lorsqu’il prend la place du «cheuf», prononce ce mot célèbre, marquant le début de la Révolution tranquille. C’est aussi à une rupture que la nouvelle chef péquiste voulait convier les nationalistes, le 29 août, lors de son discours d’assemblée de nomination.
Un discours qu’elle considérait comme crucial et qu’elle a fièrement fait distribuer à tous les journalistes, le jour où elle l’a prononcé. En constatant que les Québécois ne se reconnaissaient plus dans son projet, elle s’y faisait très critique du PQ de l’après-1995. Dans les dernières années, les Québécois ont eu l’impression que le PQ, qui «a tant fait dans le passé pour affirmer et défendre l’identité québécoise, n’avait plus rien à dire sur ce sujet», a-t-elle déploré. Mario Dumont n’a eu qu’à réagir à quelques crises pour se «présenter comme le défenseur de cette identité».
Certains passages du discours de Pauline Marois sortaient manifestement du clavier de Beauchemin: «Depuis une dizaine d’années, nous avons été saisis d’une espèce de mauvaise conscience qui nous a empêchés de dire “nous”. Comme si le “nous” était un mot tabou. Comme si le prononcer ou poser des gestes pour défendre NOTRE identité était synonyme de racisme et d’intolérance. Comme si le désir d’exister et de vivre dans la langue et la culture qui sont les nôtres était un projet ethnique ou folklorique.»
Les idées font du chemin
Le sociologue est ravi de voir que ses idées ont fait du chemin jusqu’à la tête du Parti québécois. Il sent qu’en reparlant du «nous», Marois renoue «avec le bon vieux parti de René Lévesque». En 2002, Jacques Beauchemin faisait paraître L’Histoire en trop, la mauvaise conscience des souverainistes québécois (VLB), qui comprenait un chapitre intitulé Dire nous au Québec. À l’époque, le livre avait été reçu assez discrètement. La fatigue nationale était à la mode. Louis Cornellier, pourtant nationaliste, écrivit, en annonçant la publication, que Beauchemin abordait là un sujet «nécessaire, mais usé».
La récente tourmente identitaire des accommodements raisonnables et la défaite du PQ du 26 mars a (sic) toutefois ramené à l’avant-plan la réflexion du sociologue. Plusieurs se sont mis à croire comme lui qu’après la déclaration de Jacques Parizeau du 30 octobre, les péquistes avaient paniqué et tellement donné dans le «civique», le «pluralisme», qu’ils en ont développé un «refus de soi». S’agit-il maintenant de refuser le pluralisme, le nationalisme civique? Aucunement, proteste le sociologue, «l’inclusion» est un acquis. «Il est inutile de dire que le “nous” est inclusif, cela va de soi. Le Québec est une société démocratique», lance Beauchemin. Ce qu’il faut rappeler, c’est que ce «nous» a un cœur, un noyau, hérité de quatre siècles d’histoire en Amérique. Sans ce cœur, «le projet souverainiste n’a plus de sens», croit-il.
Dans L’Histoire en trop, Jacques Beauchemin confiait que sur ce «sentier» de «l’appartenance à l’histoire» et «des mérites de la singularité culturelle», il marche «sur les traces d’un devancier»: Fernand Dumont (aucun lien de parenté avec Mario), décédé en 1997. Jacques Beauchemin signe d’ailleurs l’introduction du tome 1 des Œuvres complètes de Fernand Dumont, qui paraîtront cet automne (sous la direction de Serge Cantin). L’actualité du sociologue de l’Université Laval est grande, croit Beauchemin. Dumont aurait le mérite de nous rappeler que la société est «un fait de culture», ce n’est pas qu’un assemblage d’individus ou d’identités. «La mécanique de la citoyenneté est nécessaire, bien sûr, mais une société ne pourra jamais n’être que ça», note Beauchemin. Fernand Dumont, en un sens, permet de contrebalancer les thèses du «patriotisme constitutionnel» issu de la pensée d’Habermas. Dans son Histoire en trop, Beauchemin critique d’ailleurs l’anthropologue Claude Bariteau, le souverainiste habermassien de l’Université Laval.
Vita activa
Fernand Dumont inspire aussi à Beauchemin une forte critique de la fragmentation des sociétés actuelles en identités. Son dernier livre, dont une version augmentée paraît d’ailleurs ces jours-ci chez Athena, s’intitule La Société des identités. Dans l’attention accrue portée aux identités (homosexuelles, femmes, noires, etc.), il y a indéniablement une «bonne nouvelle», dit Beauchemin, car il y avait des oppressions à combattre. La mauvaise nouvelle, cependant, est qu’on «assiste à une espèce de course aux droits». Pour caricaturer, disons que pour se faire entendre aujourd’hui, il suffit de s’inventer une identité: Fathers-4-Justice, par exemple.
Difficile, dans ce contexte, d’identifier des «raisons communes», pour reprendre un terme de Fernand Dumont cher à Beauchemin. Et c’est ici qu’un sens du parcours historique, d’une aventure commune, bref un certain nationalisme substantiel, peut venir en aide aux sociétés contemporaines, croit Beauchemin. Il peut conduire à «réconcilier le sujet politique» éclaté. Aider à rallier une bonne partie du social autour d’un projet commun. L’idée fait ricaner bien des philosophes des identités. Beauchemin le sait, mais approfondit ses thèses avec la confiance digne de cette phrase d’Ernest Renan: «Le moyen d’avoir raison dans l’avenir est, à certaines heures, de savoir se résigner à être démodé.»
Cette perspective, Jacques Beauchemin l’apporte à la commission Bouchard-Taylor, puisqu’il participe en effet aux travaux du comité-conseil. Comme tenant d’un nationalisme culturel inspiré de Dumont, il est plutôt isolé parmi les 15 membres et les deux coprésidents. Une sorte de chef de l’opposition sensible aux voix de la majorité, au «nous».
Au fait, heureusement que Jacques Beauchemin s’est doté d’un téléphone cellulaire récemment. Non content d’être directeur du département de sociologie, directeur de recherche d’une Chaire en mondialisation, citoyenneté et démocratie, d’être consulté par la chef péquiste, (il participe à des rencontres avec le cercle dont s’est entouré la chef, avec les Joseph Facal, Louise Beaudoin et Jean-François Lisée), Jacques Beauchemin siège au conseil d’administration de l’UQAM, où il représente les professeurs. Le sort de l’institution où il enseigne depuis le milieu des années 90 — et dont les finances ont été plombées par des projets immobiliers mal ficelés — l’inquiète au plus haut point. «Ça prend des gens ces temps-ci pour défendre l’UQAM», dit-il.
Avec tous ces engagements, on doit conclure que Jacques Beauchemin est un intellectuel «engagé». Tellement, en fait, qu’il s’est senti l’obligation de démissionner fin août de sa chronique à Ouvert le samedi, émission de la Première Chaîne de Radio-Canada animée par Michel Lacombe où on l’entendait depuis deux ans. «On se représente toujours l’intellectuel comme quelqu’un qui est libre de sa parole», a-t-il expliqué en ondes. Mais quand on s’engage ainsi, les «devoirs de réserve» s’additionnent et on perd la possibilité de s’exprimer librement sur une foule de sujets. Comment tenir une chronique politico-intellectuelle ces temps-ci sans parler ni des accommodements, ni du monde politique québécois, ni de l’UQAM? Malgré tout, il trouve la situation stimulante et préférable pour l’instant à celle que plusieurs préfèrent, soit de rester pur et de critiquer à tout venant. «Je peux gagner une autre sorte de liberté sur d’autres plans», conclut-il.


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