Le disciple d’Héraclite

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La fréquentation régulière d'Aristote aurait empêché Couillard de confondre hétéroclite avec Héraclite

À sa première conférence de presse à titre de premier ministre, on a revu le Philippe Couillard qui avait fait grande impression à son arrivée à la Santé au printemps 2003 : calme, sûr de lui, semblant savoir parfaitement où il allait. Tellement plus à l’aise que dans l’opposition.

Certes, le portrait des finances publiques qu’il a présenté est plus alarmant que durant la campagne électorale, mais la découverte d’une situation plus mauvaise que prévu est une figure imposée qui n’étonne plus personne. Mieux encore, le nouveau gouvernement a déjà commencé à prendre des mesures qui, assure-t-il, n’affecteront pas les services offerts à la population.

Au début de son mandat à la Santé, M. Couillard avait déjà constaté l’existence de problèmes « structurels ». Avec le vieillissement de la population et l’explosion des coûts des médicaments, le poids des dépenses en santé risquait en effet de devenir insupportable, disait-il.

D’où le nécessaire recentrage des fonctions de l’État sur ses missions essentielles qu’avait amorcé sa collègue du Conseil du trésor Monique Jérôme-Forget. Le terme « réingénierie » est aujourd’hui proscrit, mais c’est exactement ce que vise la « restructuration » confiée à son successeur, Martin Coiteux.

À peine mise en branle, la « réingénierie » avait cependant provoqué une véritable levée de boucliers dont les effets n’ont pas tardé à se traduire dans les intentions de vote. Jean Charest avait misé sur le temps pour faire avaler la pilule, mais les mois, puis les années ont passé sans que l’insatisfaction à l’endroit de son gouvernement diminue.

Au cours de l’été 2006, alors que flottait une odeur d’élection hâtive, M. Couillard avait pris connaissance d’un mémoire rédigé par un professeur de l’Université de Montréal qui avait eu l’effet d’une révélation. Contrairement à ce qu’il avait toujours cru, le réseau de la santé n’était aucunement menacé. Alléluia !
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Comme chacun le sait, le premier ministre est un homme de grande culture. Mon collègue Antoine Robitaille, responsable du « Devoir de philo » publié dans ces pages deux fois par mois, a découvert qu’il était un fervent disciple d’Héraclite (VIe siècle avant Jésus-Christ), apôtre du « mobilisme », doctrine selon laquelle « rien n’est permanent, sauf le changement », de sorte que « l’être est éternellement en devenir ».

C’est peut-être l’enseignement du maître d’Éphèse qui l’avait amené à invoquer ce « droit de changer d’idée et d’évoluer » pour expliquer son soudain optimisme quant à la pérennité du système public de santé. Seuls les sots ne changent jamais d’idée, dit-on, et M. Couillard ne l’est certainement pas.

Quand Mme Jérôme-Forget, devenue entre-temps ministre des Finances, avait profité du discours sur le budget pour annoncer, à sa grande déconvenue, la formation d’un nouveau comité sur le financement des soins de santé, M. Couillard lui avait réservé le plus mauvais accueil possible.
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S’il est un domaine où rien n’est permanent, sauf le changement, c’est bien la politique. Il ressort clairement des propos tenus jeudi par M. Couillard et son ministre des Finances, Carlos Leitao, que le retour à l’équilibre budgétaire pourrait être reporté au-delà de 2015-2016 si l’effort exigé se révèle politiquement insupportable.

Le président du Conseil du trésor, Martin Coiteux, est peut-être le plus convaincu de l’absolue nécessité d’un grand ménage. Jean-François Lisée, qui aura maintenant plus de temps pour alimenter son blogue, a entrepris de recenser les positions musclées prises par l’ancien professeur de HEC Montréal, impitoyable pour ces « néo-jovialistes à lunettes roses » qui s’entêtaient à défendre un modèle désuet.

« Dans ce déni de la réalité, ils démontrent la même mentalité de protection des acquis que les Grecs », écrivait-il dans une étude datée de février 2012. « Nous devons constamment rappeler à nos politiciens leurs responsabilités par tous les moyens », ajoutait-il.

C’est précisément au nom de la protection des acquis que des dizaines de milliers de personnes avaient envahi les rues de Montréal à peine quelques mois après l’élection des libéraux en 2003. Le calme s’était rétabli, mais pas la confiance envers le gouvernement.

L’exercice de révision des programmes sera sans doute douloureux, mais M. Coiteux a la capacité de résister aux pressions de tous ceux qui vont tenter de faire éclater le cadre budgétaire qui sera annoncé au début de juin. Il ne se laissera pas davantage intimider par les syndicats du secteur public lors des négociations pour renouveler les conventions collectives qui arriveront à échéance le 31 mars 2015.

Qu’ils soient de gauche ou de droite, les idéologues ont cependant du mal à accepter que la politique soit aussi l’art du possible sans tout démolir. M. Couillard devra peut-être initier son fringant ministre à la philosophie d’Héraclite.


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