Le débat sur la nation, une perte de temps !

Dans son dernier livre, l'historien Jocelyn Létourneau approfondit sa thèse sur «l'ambivalence» des Québécois

Coalition pour l’histoire

Les Québécois ont toujours été ambivalents. Yvon Deschamps l'a dit à sa manière. L'historien Jocelyn Létourneau en a fait une thèse. Porteur de «vérités qui choquent» pour les uns, «idéologue anti-souverainiste financé par la fondation Trudeau» pour les autres, l'historien controversé de l'université Laval poursuit son exploration du postnationalisme. Et croit que le Québec pourrait s'inspirer des... marmottes.
L'actuel débat sur la nation québécoise? L'historien Jocelyn Létourneau, de l'Université Laval, croit que rien de durable n'en résultera. «L'année prochaine, il ne restera plus rien de ce débat-là. Tout sera évaporé. De même, le débat sur Michaëlle Jean lorsqu'elle a accédé au rang de Gouverneur général. Qu'en reste-t-il? Rien. Est-ce que ça fait avancer réellement les choses? Nullement.»
Surprenant, non, cette analyse, de la part d'un historien? On pourrait croire en effet que tous les membres de cette confrérie se réjouiraient du retour à ce débat. La nation a été forgée par le passé, objet d'étude de l'historien?
Mais Jocelyn Létourneau n'est pas un historien comme les autres. Dans son rapport au passé, d'abord, il se veut résolument «post». Comme dans les expressions «postmoderne» et «postnational» (il se questionne sur l'existence de la nation québécoise. «Pourquoi ne pas parler de société?», confie-t-il). Lionel Groulx parlait de «notre maître le passé». Jocelyn Létourneau, à l'extrême inverse, revient constamment sur l'injonction de «passer à l'avenir» ou encore de «se souvenir d'où l'on s'en va», formule énigmatique dont il a le secret. On le dirait même parfois carrément méfiant devant tout retour sur le passé. Inquiet du poids de la mémoire. «Notre maître, l'avenir» semble être la devise de cet auteur anti-nostalgique et anti-mélancolique qui fréquente peu les fonds d'archives et qui produit surtout de courts essais d'interprétation plus près de la sociologie de l'histoire que de «l'histoire» entendue dans un sens traditionnel.
Ambivalence
Une thèse est véritablement creusée dans son dernier essai: «l'intention nationale» des Québécois a profondément été marquée par «l'ambivalence». Ceux qui connaissent ses ouvrages précédents diront: «oui, on savait.» Une bonne partie de ses travaux, en effet, abordent déjà ce sujet. Dans un de ses premiers livres, «Passer à l'avenir», il critiquait «la représentation que les Québécois se font de leur expérience historique». Létourneau déplorait le défaitisme, le pessimisme d'un certain nombre «de grands penseurs ou de grands "interprétants" québécois», notamment Fernand Dumont, Jacques Beauchemin, Serge Cantin et Gérard Bouchard (ce dernier et Létourneau sont à couteaux tirés), qui ne cessent de décrire une «nation cassée, empêchée de se réaliser [...] toujours hésitante, toujours à la recherche de son destin».
Dans Que veulent vraiment les Québécois? Létourneau leur lance encore quelque flèches. Il s'arrête aussi à huit stations du parcours historique du Québec: Nouvelle-France, Conquête, Rébellions, Acte d'Union, Confédération, Révolution tranquille, Référendum de 1995, et «les onze dernières années». Toutes, à leur façon, comportent des éléments démontrant le caractère ambivalent de «l'intention nationale» des Québécois. «De manière générale, la majorité des Québécois essaie de ménager la chèvre et le chou. Et essaie de favoriser deux options littéralement opposées tout à la fois, ce qui apparaît tout à fait paradoxal.» Aussi, «les options unilatérales ne sont pas celles qui sont favorisées par une majorité de Québécois», note-t-il.
Et Létourneau, à chaque arrêt, de présenter une galerie de personnages qui ont incarné ces logiques. Au XIXe siècle, c'est par exemple Étienne Parent, qui refusa l'extrémisme des Patriotes. C'est aussi Louis-Hypolite La Fontaine qui, après être entré aux gouvernements de l'Union, a été fustigé par ses anciens compagnons de route patriotes. À ce propos, écrit Létourneau: «Force est d'admettre que son pari était plus complexe que ce à quoi ses opposants le réduisaient. Par le biais d'une stratégie du "beau risque", Lafontaine visait en effet à ramener ses compatriotes au coeur de leur espace politique de (p)référence, soit celui qui leur permettait d'être avec et contre l'Autre, avec et contre les grands ensembles et avec et contre Eux-mêmes.»
Au XXe siècle, les exemples abondent. Les Québécois multiplient les oxymores, ces contradictions dans les termes: «Révolution tranquille», «souveraineté-association» ou «-partenariat». Létourneau, en interview, évoque un schéma intitulé «quadrature du cercle», reproduit dans son livre (p. 17). On y retrouve quatre principales références qui «conditionnent en bonne partie le comportement politique des Québécois». D'abord, un désir de «refondation», mais qui se trouve en «tension continuelle et intense avec un désir de continuation». Ces deux pôles-là sont tiraillés l'un par rapport à l'autre et le sont aussi par rapport à deux autres pôles importants: «une volonté d'autonomisation et un désir de collaboration».
Yvon Deschamps avait raison
Obscur, non? «C'est pourtant assez simple», dit Létourneau qui illustre son propos par un exemple contemporain: «le gouvernement Charest est fédéraliste. Mais les Québécois l'apprécient au plus haut point quand il se comporte en nationaliste». Autrement dit quand il «défend au maximum la cause et les intérêts québécois auprès du gouvernement fédéral».
Autre exemple : «imaginons que le PQ d'André Boisclair est élu lors de la prochaine élection». Selon Jocelyn Létourneau, il n'échappera pas à l'esprit des Québécois: «Il sait déjà qu'ils attendront de lui d'abord et avant tout un bon gouvernement.» En d'autres termes «qu'il aille au bout des velléités d'autonomisation des Québécois, oui, mais sans franchir le Rubicon de la rupture, de la sécession, de la séparation».
Évidemment, tout cela nous ramène à... Yvon Deschamps et à sa fameuse boutade sur le «Québec fort dans un Canada uni». Létourneau cite d'ailleurs l'humoriste dans son essai. «Mais j'introduirais une nuance», intervient Létourneau. «Je dirais plutôt "Un Québec fort dans un Canada réuni", puisque des choses "unies" peuvent être perçues comme en voie de fusion, d'assemblage, d'amalgame, ce que les Québécois refusent. Alors que "réuni", c'est tout simplement deux choses qui sont côte-à-côte, et qui gardent leur spécificité.» Mi-blagueur, il déclare alors qu'il serait peut-être temps de changer la devise nationale: «Il y aurait mieux que le "Je me souviens", dit-il. Ça pourrait être "Un tiens vaut mieux que deux tu l'auras" ou encore "Être ensemble, distinctement"».
La clarté tranquillisante
Difficiles à suivre, les Québécois. Nulle surprise que le louvoyant Robert Bourassa ait eu tant de succès électoraux auprès d'eux: «Il fut un politicien discret. Un politicien modeste qui se situait précisément dans ces plis et replis confortables pour les Québécois», juge Létourneau.
Par ailleurs, pourquoi les Québécois ont-ils si peu réagi à l'adoption d'une loi fédérale sur la Clarté? L'historien propose ici une de ses interprétations les plus controversées. Rejetant les raisons du type «les Québécois étaient dépassés par ce débat abstrait», au fond insultantes, Létourneau choisit d'appliquer ses thèses sur les «dualités paradoxales» du «groupe» (terme lui permettant souvent d'éviter le mot nation). Il aboutit à cette explication presque psychanalytique: «Non seulement les Québécois ne veulent pas [...] que leur sortie du Canada soit une chose facile, mais ils sont à l'aise avec le dessein qu'ont les autres Canadiens de les retenir jusqu'aux limites du possibles, y compris par des moyens légaux.» Pour Létourneau, la loi sur la Clarté n'apparaît alors «ni odieuse ni répressive aux Québécois, mais, au fond, tranquillisante».
Létourneau, plusieurs l'ont dit, serait motivé par une position de base «fédéraliste». Lui-même critique les chercheurs nationalistes dont la «démarche interprétative» postule l'existence d'une nation. De ce «vice inhérent» découlerait une attitude consistant à «faire de son objet d'étude le sujet de sa volonté et la projection de son désir». Son ami et collègue de Laval, le politologue Guy Laforest (avec qui l'historien a débattu jeudi soir dernier à Québec), qui vante le travail de Létourneau à plusieurs égards (notamment le schéma de la quadrature du cercle), se demande si l'on ne peut pas lui retourner le reproche: l'historien ne semble-t-il pas projeter ses désirs dans son travail? Guy Laforest souligne aussi que dans Que veulent vraiment les Québécois? la loi constitutionnelle de 1982 et la Charte des droits sont enjolivées. Létourneau écrit en effet que celles-ci contiennent «plusieurs articles qui reconnaissent de facto (et dès lors "de jure") [...] le caractère distinct du Québec dans l'ensemble canadien». «C'est complètement faux», dit Guy Laforest, grand exégète et critique de la réforme de Trudeau.
Alors fédéraliste, Létourneau? «Je sais qu'on le dit», répond, agacé, celui à qui la Fondation Trudeau a remis, en mai, «le prix de recherche Trudeau». Il proteste: «C'est un problème au Québec. On est facilement labellisé avant même que les gens lisent notre travail. Moi, je pense que si une personne traverse cet ouvrage-là et en arrive à la conclusion que c'est une "bible fédéraliste", j'aurai vraiment raté mon coup!» Il soutient ne pas avoir de «position de principe» contre l'indépendance. «Personnellement, la séparation du Québec, c'est une question qui m'intéresse à titre de citoyen, mais pas à titre d'historien.»
Cela ne l'empêche pas d'exprimer un agacement: «Revenir tout le temps avec l'idée d'indépendance quand, à l'évidence, la population, dans sa majorité, ne la veut pas, c'est faire piétiner cette population», déclare-t-il avant d'ajouter: «De la même façon, revenir avec l'idée du fédéralisme à la [Stéphane] Dion, alors même qu'à l'évidence, une population ne veut pas entendre parler de ça, c'est piétiner.»
Alors, que faire? Prendre conscience, dit-il d'abord, que «le débat sur l'éolien est sans doute plus important que celui sur la nation», peu signifiant pour les jeunes. Pour le reste, Létourneau fait appel à une métaphore animalière: «le Québec devrait se comporter comme une marmotte»! C'est-à-dire, comme il l'écrit dans son livre: «Cette façon d'être partout à la fois, non pas comme une girouette qui tourne à tout vents, mais comme une marmotte qui s'approprie un terrain en y aménageant un système complexe de couloirs de surface et de galeries souterraines à plusieurs entrées et sorties, ce qui lui permet de se mouvoir rapidement dans l'espace en évitant les pièges et en se ménageant plusieurs issues possibles.»


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1 commentaire

  • Archives de Vigile Répondre

    7 novembre 2006

    François Deschamps (Montréal)- Létourneau ou portrait d'un intellectuel en saltimbanque qui abuse du plaisir de jongler avec les paradoxes de la pensée. Il n'y a rien d'original à accoler le préfixe « post » à nation, cela sent le réchauffé scolaire le plus plat introduit par Lyotard, relayé ensuite par Lipovetsky et consorts. Chaque nouvelle génération d'intellos depuis le XIIè siècle s'imagine basculer dans un post quelque chose irréversible. Au lieu de mettre ses oppositions binaires sur le même plan, je lui suggère, juste pour voir, de les emboîter dans un étagement vertical comme le faisait l'anthropologue Louis Dumont...
    Cela dit, je suis tout à fait d'accord avec lui concernant le débat sur la nation et le concept labile d'identité qui le sous-tend. Peu importe le contenu qu'on leur donne, c'est l'idée d'une reconnaissance à sens unique qui est débile. Le Québec ne gagnera strictement rien à être reconnu - et d'ailleurs le reste du Canada n'en a rien à cirer.
    Dans une de ses Lectures disponibles sur le net, Anthony Giddens en parle comme d'une « shell institution ». Extrait :

    « Everywhere we look, we see institutions that appear the same as they used to be from the outside, and carry the same names, but inside have become quite different. We continue to talk of the nation, the family, work, tradition, nature, as if they were all the same as in the past. They are not. The outer shell remains, but inside all is different - and this is happening not only in the US, Britain, or France, but almost everywhere. They are what I call shell institutions, and I shall talk about them quite a bit in the lectures to come. They are institutions that have become inadequate to the tasks they are called upon to perform.
    As the changes I have described in this lecture gather weight, they are creating something that has never existed before, a global cosmopolitan society. We are the first generation to live in this society, whose contours we can as yet only dimly see. It is shaking up our existing ways of life, no matter where we happen to be. This is not - at least at the moment - a global order driven by collective human will. Instead, it is emerging in an anarchic, haphazard, fashion, carried along by a mixture of economic, technological and cultural imperatives. »