Lâchez-nous !

Du pragmatisme démissionnaire...

Comme si cela ne suffisait pas d'avoir à soigner notre pauvre «nous», Jean-François Lisée nous apprend maintenant qu'il y a en réalité plusieurs «nous» qui cohabitent au sein de la nation québécoise.
Autour d'un «nous» majoritaire et prédominant mais pas supérieur pour autant graviteraient un certain nombre de «nous» plus petits: anglophone, juif, italo-québécois, etc. Bien entendu, les frontières entre tous ces «nous» sont éminemment poreuses. Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué, n'est-ce pas?
À son habitude, M. Lisée a lancé cette semaine un essai dont la lecture est stimulante. Le sujet est inspirant et tout le monde veut y mettre son grain de sel, mais le malade survivra-t-il à tous ces médecins qui se bousculent à son chevet?
Selon un sondage réalisé par Léger Marketing pour le compte de l'Institut du Nouveau Monde, 88 % des Québécois se disent très ou plutôt heureux alors que 10 % se disent carrément malheureux. Bien entendu, les sondages ont leurs limites, mais ces chiffres ne semblent pas traduire un bien grand malaise. Alors, de grâce, lâchez-nous un peu.
Une fois chez le médecin, tout le monde réussit à se trouver un bobo. Cette semaine, la commission Bouchard-Taylor a découvert que les PME ont aussi un problème d'accommodements raisonnables. Il est sans doute inquiétant pour un entrepreneur de penser que ses employés risquent de déserter pendant un mois à l'occasion du ramadan, mais a-t-il vraiment un problème d'identité?
Gérard Bouchard exagère un brin quand il dit constater une «très grande ouverture» à l'immigration et une «très grande volonté d'accueil» dans toutes les régions, mais il est sans doute vrai que les médias ont projeté une image déformée des travaux de la commission.
C'est dans leur nature d'accentuer les contrastes. Ainsi, les chefs péquistes ont ragé pendant des années de voir l'importance accordée à une poignée de dissidents qui monopolisaient les caméras mais dont les positions ne reflétaient pas celles de la grande majorité des membres du PQ.
***
L'irruption du fondamentalisme dans l'espace public est indéniablement une réalité préoccupante, mais toutes les sociétés occidentales doivent y faire face. Le sentiment de méfiance envers l'islamisme consécutif aux attentats du 11 septembre 2001 est également un phénomène universel. À cet égard, on peut raisonnablement espérer que la commission Bouchard-Taylor fera oeuvre utile.
L'évolution démo-linguistique du Québec nourrit aussi un sentiment d'insécurité bien réel, mais cela n'est pas nouveau. En février 1989, un documentaire de l'Office national du film intitulé Disparaître, dont Lise Payette était la narratrice, évoquait déjà l'extinction des Tremblay et autres «pure laine», qui seraient submergés par les vagues d'immigration. La réaction avait été assez semblable à celle que provoquent aujourd'hui certains témoignages devant la commission Bouchard-Taylor. On avait crié à l'alarmisme et à la xénophobie.
Le regain de ferveur souverainiste provoqué par l'arrivée de Jacques Parizeau à la tête du PQ et l'échec de l'accord du Lac-Meech a fait taire les prophètes de malheur. Plusieurs ont pensé que bien des problèmes se régleraient d'eux-mêmes le jour où le Québec deviendrait un pays.
Au printemps dernier, [certains ont reproché à Gérard Bouchard les propos qu'il avait tenus dans une entrevue au magazine Voir->5679]. Selon lui, la souveraineté «nous donnerait cette espèce de confiance en soi, cette valorisation, cette sécurité psychologique et symbolique auxquelles nous aspirons d'une façon quasiment maladive».
On peut également penser que la souveraineté accroîtrait sensiblement la force du français, même si une enclave francophone sur un continent massivement anglophone devra toujours faire preuve de la plus grande vigilance.
***
Bon nombre de ceux qui diagnostiquent aujourd'hui un problème d'identité font partie d'une génération -- la mienne -- qui voyait dans l'indépendance un horizon essentiel. Ils semblent un peu désorientés de voir que la population a décidé de faire une pause dont on ne peut pas prévoir la durée. Si regrettable qu'elle puisse être, il s'agit d'une réalité avec laquelle il faut composer de façon pragmatique.
La présidente de la CSN, Claudette Carbonneau, a raison de dire qu'il ne faut pas faire payer aux nouveaux arrivants le prix de notre incapacité à décider de notre avenir politique. Le projet de citoyenneté québécoise ressemble à un succédané pour la souveraineté, qui risque même d'indisposer les immigrants plutôt que de favoriser leur adhésion au projet souverainiste.
On peut toujours lancer des hypothèses à propos de l'effet bénéfique de la souveraineté, mais il importe surtout de prendre les moyens d'assurer la pérennité et l'épanouissement d'une société française dans un contexte où le Québec demeurera jusqu'à nouvel ordre une province canadienne.
Délesté de l'irritant majeur que constitue la création de deux classes de citoyens canadiens, le projet de loi sur l'identité présenté par Pauline Marois constituerait certainement une contribution appréciable dont le gouvernement Charest et l'ADQ pourraient difficilement continuer à ne pas tenir compte.
Surpris d'apprendre la publication de l'essai de Jean-François Lisée, certains au PQ se demandent quel but il poursuivait vraiment en incitant la chef du PQ à proposer l'instauration d'une citoyenneté québécoise. Cet esprit astucieux cherchait-il à renforcer l'identité québécoise ou à faire sa propre promotion?
L'ancien chef de cabinet de Jacques Parizeau, Jean Royer, disait de lui qu'il était une véritable «boîte à idées» mais qu'il importait au plus haut point de séparer le bon grain de l'ivraie. Sa stratégie pour des étudiants étrangers ne manque pas d'imagination, même si elle paraît un peu compliquée. Sa proposition d'offrir aux diverses confessions la possibilité de dispenser un enseignement religieux dans les écoles risque d'être nettement moins bien reçue, comme celle de fusionner les réseaux francophone et anglophone des cégeps.
M. Lisée a raison de dire qu'il ne faut pas se tromper de cible. Le risque est encore plus grand quand on se trompe de problème.
mdavid@ldedevoir.com
- source


Laissez un commentaire



Aucun commentaire trouvé