INDÉPENDANCE DU QUÉBEC 379

« La souveraineté rampante » – Suite (Jean Larose, 1994/2000)

« Serons-nous libres de force et souverains par dépit ? »

Chronique de Bruno Deshaies


VOIR : (chronique 378)

Deux messages sur ma dernière chronique 378 où les questions suivantes me sont posées :

- Pierre Cloutier : « Et vous qu’avez-vous à proposer en vue de la prochaine élection ? »

- Michel Haché : « Comment espérez-vous que l’indépendance advienne si les indépendantistes ne sont pas au Pouvoir ? »


Les deux questions sont semblables. Pour, Cloutier, il propose de réunir 125 candidats pour la prochaine élection. Il nous dit : « … il nous faudrait une coalition de 125 candidats qui mettraient le pays sur la table lors de la prochaine élection ».
Pour Haché, le problème est simple. Résumons son point de vue : on prend le pouvoir, pis on règle la question. Il nous écrit : « P.E.T a procédé [au rapatriement de la constitution canadienne]. Fatigué ou pas, Québec fera de même. »
Nous en sommes-là. Revenons à Jean Larose.
« LA SOUVERAINETÉ RAMPANTE » est celle qui considère que la source de la soumission des Québécois-Français se situe dans la psyché collective. Il s’agit d’une manière de se voir et de se comporter. Il ne s’agit pas seulement du PQMarois ou du BlocDuceppe ou du MSA/PQLévesque ou de l’UNDuplessis, etc. C’est toute une société qui dans sa vie collective apprécie mal ce qu’elle est et ce qu’elle pourrait réellement devenir. Toutefois, l’erreur d’appréciation ne fait qu’aggraver légèrement la situation sans en être la cause.

« La souveraineté rampante » s’apparente à ce que dit Jean Larose en ces termes :
« Une vision bonne-ententiste de l’histoire canadienne redéfinit le nationalisme canadien-français et l’indépendantisme québécois comme des fabrications idéologiques artificielles d’une minorité de francophones aux ambitions dominatrices frustrées. C’est tout l’héritage historique de la nation qu’on tente ainsi de travestir en névrose revancharde et délire paranoïaque de loosers jaloux du succès des Anglais, ces honnêtes travailleurs. »
Pour résumer, c’est toute la pensée de l’historien Jocelyn Létourneau de la Chaire de recherche du Canada à l’Université Laval qui suit les traces de Thomas Chapais à sa façon et qui va encore plus loin que lui dans le ressentiment envers nous-mêmes.
« Serons-nous libres de force et souverains par dépit ? » se demande Jean Larose en 1994. Un beau paradoxe.
J'ose répéter qu'il est très difficile entre indépendantistes d'entreprendre une conversation sur l’essentiel de l'indépendance nationale du Québec. Ça vire dans tous les sens en peu de temps. Il y a donc un « mal » quelque part, n’est-ce pas ? C'est le rejet, l'oubli, les atermoiements ou toutes sortes d'autres excuses factices pour éviter d'aborder les fondements de l'indépendance.
Malheureusement, politiquement, le Québec se trouve engagé dans un processus de décomposition généralisée du point de vue du NATIONAL. Quant au SOCIAL, nous savons dans quel état il se trouve en plus. Infecte situation NATIONALE
Paul Piché, ce chansonnier indépendantiste, a déjà dit (je résume son raisonnement) : « C'est plus facile pour moi de parler de l'eau que de l'indépendance du Québec. » Il nous a dit en peu de mots une très grande vérité que nous ne voulons pas admettre.
J’EN ARRIVE MAINTENANT AUX DEUX QUESTIONS QUI ME SONT POSÉES.
Sachant ce poids de l’histoire qui nous accable individuellement et collectivement, je vous dirais que depuis 1792, à l’intérieur des balbutiements du système démocratique parlementaire britannique dans la colonie du Canada britannique, les Québécois (ou les Canadiens de l’époque) ont acquis progressivement une capacité technique à fonctionner dans le parlementarisme britannique et avec les règles du système électoral anglais (du XVIIIe siècle à nos jours).
DEPUIS PRÈS DE 220 ANS NOUS NOUS ILLUSIONNONS SUR NOTRE FORCE POLITIQUE. C’EST AINSI QUE L’ON S’IMAGINE QUE LA LUTTE POLITIQUE EST IDENTIQUE À LA LUTTE NATIONALE. Sur ce point essentiel, vous avez tort.
Peut-on imaginer qu’on peut mettre sur la même longueur d’onde 125 candidats pour la prochaine élection en moins d’un an ? Même si c’était possible, pourront-ils prendre le Pouvoir du premier coup à la prochaine élection dans moins de deux ans ? Les déchirements entre les indépendantistes semblent proportionnels au degré de leur annexion politique à une autre nation majoritaire au Canada.
Quant à prendre le pouvoir, les occasions n’ont pas manqué. Au Canada, de La Fontaine, à Cartier, à Laurier, à St-Laurent, à Trudeau et à Chrétien et, au Québec, de Chauveau, à Mercier, à Duplessis, à Lesage, à Lévesque, à Parizeau et à Landry pour ceux qui ont été au pouvoir, l’autonomie provinciale n’a pas bougé d’un iota. On est aussi provincial aujourd’hui quand 1867.
De majoritaire dans le système électoral de l’Acte constitutionnel (1791), les « Canadiens » sont progressivement devenus un groupe minoritaire dans le régime de l’Union de 1840 (cf., Maurice Séguin, Histoire de deux nationalismes au Canada, Tableaux 4, 5 et 6), d’où notre subordination démographique et politique même si le Conquérant n’a pu nous assimiler totalement(*).
Ma préoccupation est de constater qu’on est incapable de réunir une dizaine de personnes pour s’atteler à une tâche essentielle de compréhension des fondements de l’indépendance nationale du Québec et vous croyez réaliser une coalition de 125 représentants politiques pour la prochaine élection ou même de désirer prendre le Pouvoir, c’est rêver en couleur selon moi.
Les clauses de rupture, oublier ça. C’est du PQMarois ! C’est le discours d’un très grand nombre de Québécois qui croient toujours aux vertus du confédéralisme ou du fédéralisme moins centralisé (dans le genre « récupérons tous nos impôts » et le tout le reste mais en demeurant des provinciaux).
Si la lutte politique n’est pas identique à la lutte nationale, c’est qu’il manque la nation. La nation québécoise est encore aux prises avec une incapacité conceptuelle à concevoir tout simplement l’indépendance et l’unité québécoise. C’est pourquoi j’ai écrit qu’il fallait « METTRE LES IDÉES FONDAMENTALES SUR LA TABLE ET LES DIFFUSER D’UNE SEULE VOIX ». La nation québécoise doit être capable d’agir-par-soi collectivement dans tous les aspects de la vie de la société québécoise pour que le Québec devienne complètement indépendant. Donc, elle ne peut pas réduire à un seul aspect ce changement radical soit à l’autodétermination politique ou à la possession de son économie ou à sa maîtrise culturelle. L’agir-par-soi collectif nécessite la maîtrise de sa vie politique, économique et culturelle, car c’est un bien en soi pour la nation et en plus nécessaire. Et c’est d’autant plus important à cause de l’interaction des facteurs politique, économique et culturel. Sur cette base, la géopolitique pourra être contrôlée par les Québécois eux-mêmes. Ce seront des relations d’égalité, d’infériorité et de supériorité avec le monde extérieur mais sous sa propre direction et gouvernées par l’un des siens.
Les coalitions arc-en-ciel sont très fragiles tout autant que les partis politiques et encore plus quand ces coalitions s’appuient naïvement sur un parti politique en particulier en croyant mettre fin à la pagaille. Doit-on être obligé de rappeler qu’après l’échec des Patriotes en 1837, les « Canadiens-Français » n’ont pas été seulement ANNEXÉS mais, en plus, ils ont accepté leur ANNEXION. Cette tradition est tellement tenace qu’elle nous a légué « la souveraineté rampante ».
En un certain sens, l’idée de la LIGUE POUR L’INDÉPENDANCE NATIONALE DU QUÉBEC (2003) a probablement été la meilleure idée qui a été proposée pour entreprendre une démarche de formation et d’éducation populaire dans les différents milieux du Québec. L’amplification des moyens sociaux de communication n’aurait pu qu’accroître la force de la dissémination de l’idée d’indépendance à l’échelle du Québec (cf., http://www.archives.vigile.net/ds-actu/docs3a/03-10-9-1.html#9tlhsh ).
ENTRE L’URGENCE ET LA NÉCESSITÉ DE L’IDÉE D’INDÉPENDANCE DE LA NATION QUÉBÉCOISE ET L’ÉTAT DES MENTALITÉS PARMI LA SOCIÉTÉ QUÉBÉCOISE, IL Y A UN ÉCART CONSIDÉRABLE QUI BLOQUE LE PASSAGE DE L’IDÉE À L’ACTE.
S’affranchir de la pensée fédéraliste est une première étape pour créer les conditions nécessaires à l’acceptation de l’indépendance. Mais encore qu’il faille prendre position, y tenir et assumer de prendre une décision finale et irréversible. Il s’en suit que le chemin critique à suivre exige de devenir habile à raisonner dans l’optique indépendantiste et pas seulement dans l’ordre des stratégies politiques à court terme. C’est tout un changement de mentalité ainsi que de posture. C’est «  une expérience intimement personnelle ».


La population doit être entraînée dans l’esprit de ce nouveau regard sur nous-mêmes ce qui mettrait fin à l’effet-miroir du discours dominant du groupe majoritaire canadian ou des fédéralistes-optimistes et des indépendantistes-optimistes. Donc, à la thèse de l’indépendance à deux représentée par les groupes signalés précédemment, les indépendantistes pragmatiques défendent la thèse de l’indépendance à une seule nation.
Comme le fait remarquer Maurice Séguin : « L’État n’est pas la nation, mais l’État est le principal instrument de l’épanouissement national. Il n’y a pas d’égalité politique entre le peuple majoritaire et le peuple minoritaire dans n’importe quelle fédération. » Cette norme est complétée par une seconde : « Pour cette école indépendantiste, l’indépendance politique complète est absolument nécessaire. Elle est à rechercher en elle-même comme un bien et elle est considérée comme un moyen irremplaçable pour assurer une maîtrise suffisante de la vie économique et culturelle. » (Dans L’idée d’indépendance au Québec. Genèse et historique, Trois-Rivières, Les Éditions du Boréal Express, 1971, p. 9-10.)
La vraie lutte nationale joue sur la base de ces deux normes essentielles de la pensée indépendantiste. Cette optique indépendantiste doit finir par occuper l’espace public d’une façon éclatante afin de consolider l’unité nationale des Québécois et parvenir à réaliser l’indépendance nationale du Québec.
Pour le moment, nous sommes encore dans le babillage.
Pourtant, la population québécoise me semble prête à entamer un dialogue fondamental avec les indépendantistes à condition que le discours indépendantiste dépasse les contingences parlementaristes et électoralistes surtout. Mais aussi les analyses de sondages et les redites du discours souverainiste habituel véhiculé par les indépendantistes-optimistes qui ne cessent de répéter : « Quand on sera indépendant… ». Ce message est irréaliste. Il n’est pas pragmatique. Il faut en finir avec les discours chimériques et les illusions personnelles.
Ce n’est ni le POURQUOI ni le COMMENT de l’indépendance qui est prioritaire, c’est le QUOI. Il faut se dire entre nous-mêmes « ce que c’est que l’indépendance complète, −"sans se faire avoir" ».
L’étude et l’action doivent d’abord être combinées efficacement et fortement. Des hommes et des femmes doivent être solidement unis sur des idées communes. Il faut donc un groupe ou une équipe initiale qui sera capable de faire connaître et de vulgariser l’essentiel du principe indépendantiste auprès de toute la population québécoise.
Finalement. Jean Larose a raison d’écrire :
« Le problème québécois n’est pas constitutionnel, il est historique. »
« D’ABORD L’INDÉPENDANCE » avait proclamé
Jean-Marc LÉGER dans Le Devoir, vendredi, 15 octobre 2004 (« Libre opinion »). ICI : http://www.archives.vigile.net/ds-actu/docs4a/10-15.html#ldjml
Je cite :

« Il faut se garder de tout ce qui peut distraire les indépendantistes, membres ou non du PQ, du seul combat qui vaille à ce stade, celui de l'indépendance. En rappelant et en se rappelant constamment que celle-ci n'est pas qu'un droit pour une nation mais un devoir collectif, le premier devoir collectif, et qu'elle est plus que jamais la condition première de la survivance. Et qu'elle est terriblement pressante. »


__________________________
(*) Maurice SÉGUIN, Histoire de deux nationalismes au Canada, Montréal, Guérin, Éditeur, 1997. Il présente l’histoire du nationalisme québécois dans son contexte, présent, passé et avenir mêlés. Ce que nous pourrions qualifier de grande histoire ou d’histoire raisonnée ou totale. Et le présent d’aujourd’hui n’est guère différent de celui de 1960 (ou de 1760). Nous sommes toujours sur la même courbe historique. Occulter presque sciemment notre passé, c’est grave. Se laisser conter notre histoire par celui qui nous domine, c’est pire encore. D’où cette norme par Maurice Séguin : « La lucidité sur le passé et le présent peut être sources d’évolution planifiée ou de révolution… tranquille ou non ». (Dans Les Normes, Introduction, section 5 : « Objectivité, sincérité, respect de la vérité. »)

Featured b9f184bd28656f5bccb36b45abe296fb

Bruno Deshaies209 articles

  • 267 490

BRUNO DESHAIES est né à Montréal. Il est marié et père de trois enfants. Il a demeuré à Québec de nombreuses années, puis il est revenu à Montréal en 2002. Il continue à publier sa chronique sur le site Internet Vigile.net. Il est un spécialiste de la pensée de Maurice Séguin. Vous trouverez son cours sur Les Normes (1961-1962) à l’adresse Internet qui suit : http://www.vigile.net/Les-normes-en-histoire-1-20 (N. B. Exceptionnellement, la numéro 5 est à l’adresse suivante : http://www.vigile.net/Les-Normes-en-histoire, la16 à l’adresse qui suit : http://www.vigile.net/Les-normes-en-histoire-15-20,18580 ) et les quatre chroniques supplémentaires : 21 : http://www.vigile.net/Les-normes-en-histoire-Chronique 22 : http://www.vigile.net/Les-normes-en-histoire-Chronique,19364 23 : http://www.vigile.net/Les-normes-en-histoire-Chronique,19509 24 et fin http://www.vigile.net/Les-normes-en-histoire-Chronique,19636 ainsi que son Histoire des deux Canadas (1961-62) : Le PREMIER CANADA http://www.vigile.net/Le-premier-Canada-1-5 et le DEUXIÈME CANADA : http://www.vigile.net/Le-deuxieme-Canada-1-29 et un supplément http://www.vigile.net/Le-Canada-actuel-30

REM. : Pour toutes les chroniques numérotées mentionnées supra ainsi : 1-20, 1-5 et 1-29, il suffit de modifier le chiffre 1 par un autre chiffre, par ex. 2, 3, 4, pour qu’elles deviennent 2-20 ou 3-5 ou 4-29, etc. selon le nombre de chroniques jusqu’à la limite de chaque série. Il est obligatoire d’effectuer le changement directement sur l’adresse qui se trouve dans la fenêtre où l’hyperlien apparaît dans l’Internet. Par exemple : http://www.vigile.net/Les-normes-en-histoire-1-20 Vous devez vous rendre d’abord à la première adresse dans l’Internet (1-20). Ensuite, dans la fenêtre d’adresse Internet, vous modifier directement le chiffre pour accéder à une autre chronique, ainsi http://www.vigile.net/Le-deuxieme-Canada-10-29 La chronique devient (10-29).

Vous pouvez aussi consulter une série de chroniques consacrée à l’enseignement de l’histoire au Québec. Il suffit de se rendre à l’INDEX 1999 à 2004 : http://www.archives.vigile.net/ds-deshaies/index2.html Voir dans liste les chroniques numérotées 90, 128, 130, 155, 158, 160, 176 à 188, 191, 192 et « Le passé devient notre présent » sur la page d’appel de l’INDEX des chroniques de Bruno Deshaies (col. de gauche).

Finalement, il y a une série intitulée « POSITION ». Voir les chroniques numérotées 101, 104, 108 À 111, 119, 132 à 135, 152, 154, 159, 161, 163, 166 et 167.





Laissez un commentaire



1 commentaire

  • Archives de Vigile Répondre

    28 octobre 2011

    Monsieur Deshaies
    Je suis un québécois de souche, comme dirait le père Médée. Vos chroniques ne sont pas toujours faciles à comprendre par le commun des mortels. Malgré cela, je pense qu’il s’agit ici de votre meilleure et plus appropriée chronique portant sur la vrai problème de l’indépendance du Québec. N’étant ni historien, pas plus qu’un indépendantiste ou Fédéraliste averti, je n’ai pas l’intention de discourir sur autre chose que le fondement réel de tout mouvement de libération. Il me semble cependant très bizarre qu’aucun d’entre eux n’ose rédiger un petit commentaire d’approbation ou d’objection.
    Vous connaissez cela plus que tout autre et je laisse ma place à tous les adeptes férus en la matière de Vigile de poursuivre ce débat de la souveraineté rampante ou de la rampante souveraineté. Je ne laisse qu’une seule petite question à votre réflexion : Est-ce que le fondement de la décision de choisir l’indépendance du Québec relève d’abord d’une adhésion sentimentale ou encore d’une recherche purement cérébrale ? Poursuivez vos recherches et continuez de nous écrire sur Vigile.
    J’ose espérer qu’au moins un Indépendantiste et un Fédéraliste osera éclairer les citoyens du Québec en la matière.
    Claude André St-Pierre
    Québec