La résignation

IDÉES - la polis



La seule pensée que la candidate libérale dans Kamouraska-Témiscouata puisse dormir tranquille ce soir, confiante, sinon de l'emporter, du moins de faire bonne figure lundi, peut paraître surréaliste. Car si on entend les commentateurs et les éditorialistes, si on lit les sondages, si on constate le succès de la pétition réclamant la démission du premier ministre, on se dit qu'il faut être une folle ou une illuminée pour endosser la casaque libérale et partir en campagne tel Don Quichotte pour défendre l'honneur du parrain de la famille.
Et pourtant, Mme Dionne, du PLQ, sera probablement élue lundi soir, même si Jean Charest est plus impopulaire que la bactérie mangeuse de chair. Est-ce à dire que les électeurs de ce magnifique comté entretiennent une secrète admiration pour les mafiosi ou encore qu'ils approuvent pots-de-vin, enveloppes brunes, collusion et corruption? Bien sûr que non; tous les citoyens du Québec sont pour la vertu et l'honnêteté, ce qu'ils expriment clairement quand ils répondent à des sondages. Seraient-ils résignés ou indifférents et ne voteraient-ils que pour la binette sympathique de l'un ou l'autre des candidats? Peut-être.
Pour ma part, là où on me parle de colère populaire ou de cynisme, je ne vois ces jours-ci que désenchantement, indifférence quand il s'agit d'agir, et résignation. Comme si le Québec était touché par un mauvais sort que nul exorcisme ne saurait conjurer. Je vois surtout une sorte de repli, de retrait, et une disparition de la colère et de l'indignation actives. La colère sur Internet, le coup de poing par pétition, oui, mais la colère dans la rue, dans l'engagement, le militantisme... trop fatigant.
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Depuis dix ans, je parcours la province pour parler de mes livres, bien sûr, mais aussi pour discuter de l'actualité politique avec les gens, et j'ai noté un changement profond dans toutes les couches de la population. Ce n'est pas le je-m'en-foutisme qui domine maintenant, comme on serait tenté de le dire, c'est un profond sentiment d'impuissance et de résignation.
Il y a deux semaines, j'étais à Rimouski pour le Salon du livre, mais aussi pour rencontrer un groupe de jeunes femmes d'affaires. Une majorité d'entre elles me semblaient libérales, mais elles n'ont eu aucune réaction à mes critiques acérées et parfois virulentes de Jean Charest. Ce n'était pas de la politesse, mais une manière de dire: «Nous ne sommes pas idiotes, on le sait, mais nous n'y pouvons rien.» Il y a dix ans, mes propos m'auraient valu des invectives et des huées bien senties. Nous avons aussi beaucoup discuté du pouvoir des régions, de décentralisation et de représentation proportionnelle. La réaction fut tout aussi attristante: «Nous savons bien que ces propositions font partie de la solution, mais à quoi sert-il de rêver? Nos dirigeants n'en veulent pas.» Changer les dirigeants? La réponse, de plus en plus, se résume à: «Ils sont tous pareils.» Alors, on fait avec et on se défoule en démissionnant le premier ministre avec un clic de souris.
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Mercredi, je rencontrais une cinquantaine de cégépiens à Québec. À leur demande, j'ai dû m'exprimer longuement sur la faillite tragique de notre système scolaire, qui semble avoir pour mission pédagogique la formation d'ignorants fonctionnels. Nous avons aussi bien sûr évoqué la pauvreté du français écrit et parlé. Il y a quelques années, mes critiques et mes récriminations engendraient des débats enflammés, profs et étudiants me taillant en pièces aussi allègrement et durement les uns que les autres. Peu importe qu'ils aient eu tort ou raison, ces gens avaient des convictions et croyaient aussi encore que les idées et les engagements intellectuels pouvaient changer les choses. Il y a quelque temps, les convictions étaient encore profondes; elles sont de plus en plus des attitudes, des postures, des vêtements qui nous définissent dans nos relations personnelles, mais qui se traduisent de moins en moins en actions.
Étudiants et professeurs faisaient à peu près les mêmes constatations désolantes que moi, mais au lieu de s'engager à changer les choses, ils concluaient qu'on ne pouvait plus rien faire, que le système était en quelque sorte doté d'une immanence qui échappait à toute possibilité de remise en question fondamentale.
Ce sentiment d'impuissance collective, il s'exprime actuellement dans tous les domaines et est partagé autant par des gens qui votent libéral que par de fervents péquistes. C'est un peu comme si on était convaincu que les partis avaient perdu sens et identité, sauf quand il s'agit de la question nationale. Le constat implicite dit: PQ ou PLQ, même école, même système de santé, même économie, même démocratie tronquée. Alors, pourquoi changer? L'indépendance ou le fédéralisme sont devenus les seules différences qui motivent l'engagement politique dans un parti ou dans l'autre.
Maintenant, on préfère voter pour un mafieux fédéraliste pour empêcher un saint frère André indépendantiste d'être élu, et vice-versa. Pour le reste, ce n'est pas la colère qui anime le Québec, c'est l'indifférence, qui est la soeur de la démission.


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