La Maison LaFontaine

La mémoire du passage du Canada à la démocratie

Par Jacques Monet

Loi 101 - 30e anniversaire - Adoption de la loi 101



Depuis quelques semaines déjà, la ministre de la Culture et des Communications du Québec est saisie du dossier de la «Maison Louis-Hippolyte LaFontaine», que l'on souhaite voir classée par la Commission des biens culturels du Québec. Plusieurs ont fait valoir l'importance de cet immeuble, qui rappelle si bien à la fois le premier Canadien à devenir premier ministre et les événements dramatiques qui marquèrent en 1849 l'avènement de sa plus grande réalisation: le gouvernement responsable.
Tout cela est juste. Mais en attendant la décision de la Commission, j'aimerais ajouter au dossier plusieurs éléments du contexte des années 1840-1855 qui les classent parmi les plus importantes de l'histoire du Canada et du Québec.
Défense du français
C'est l'époque de l'union du Haut et du Bas-Canada, recommandée par le rapport Durham dans le but d'écraser les Canadiens français. Elle est décrétée en février 1841. Au gouvernement, déménagé depuis Québec et Toronto dans une nouvelle capitale, Kingston, seul l'anglais était officiel, et à la chambre d'assemblée, la distribution des sièges assurait la majorité aux anglophones.
C'est là que le jeune (33 ans) Louis-Hippolyte LaFontaine se fit le grand défenseur de la langue française et qu'il forgea l'extraordinaire alliance politique avec Robert Baldwin, chef des réformistes du Haut-Canada, laquelle alliance, éventuellement, lui permettra, comme il le dira lui-même, de faire produire à l'Union «un résultat tout opposé à celui qu'en attendait son auteur».
Avant même que la première session du premier Parlement ne prenne fin, les réformistes avaient fait comprendre au nouveau gouverneur général, sir Charles Bagot, l'injustice de la politique d'assimilation. Celui-ci se décida à la renverser. Il fit remettre indéfiniment la proclamation qui devait remplacer le droit civil français par la Common Law; puis il nomma Jean-Baptiste Meilleur surintendant de l'instruction publique pour le Bas-Canada, avec mandat d'établir un régime scolaire conforme aux traditions religieuses et culturelles des Canadiens français; enfin, en septembre 1842, il confia à LaFontaine le poste de procureur général du Bas-Canada. LaFontaine avait déjà réussi à obtenir en Chambre un vote majoritaire pour transporter la capitale au Bas-Canada, à Montréal.
Le gouvernement responsable
Pour LaFontaine et Baldwin, la priorité était l'obtention du gouvernement responsable, c'est-à-dire la pratique constitutionnelle selon laquelle le souverain, ou son représentant le gouverneur, s'engage à suivre les directives de son conseil des ministres qui, sous la présidence d'un premier ministre, est «responsable» envers la majorité dans la chambre des élus. C'est ainsi qu'on ferait échec aux recommandations assimilatrices du rapport Durham. Et c'est également ainsi que les Canadiens français pourraient procéder à la réforme de leurs institutions.
Celles-ci en avaient grand besoin: les cadres du régime seigneurial ne pouvaient plus contenir la population toujours croissante, de sorte que des milliers de Canadiens français avaient commencé à s'expatrier aux États-Unis; à cause de la politique d'obstruction des Patriotes, les écoles publiques étaient fermées depuis 1836, et plusieurs milliers de jeunes Bas-Canadiens n'avaient pas d'éducation scolaire; l'ancien droit civil ne répondait plus aux exigences modernes; surtout, de fortes répercussions sociales, dont les révoltes de 1837-38, traduisaient la poussée montante de centaines de jeunes professionnels.
Il importait de se donner les instruments politiques qui permettraient la réforme; en d'autres termes, il fallait que les Canadiens français deviennent maîtres chez eux. Mais le gouvernement responsable n'avait pas que des amis, ni à Montréal, ni dans le Haut-Canada, ni au ministère des Colonies à Londres.
En 1843, LaFontaine et ses collègues durent remettre leur démission au nouveau gouverneur, sir Charles Metcalfe, parce qu'il refusait de s'engager à suivre leurs avis. Les Tories - à Montréal, les commerçants et marchands anglophones qui se méfiaient des réformistes; dans le Haut-Canada, les grands propriétaires au pouvoir depuis 50 ans et toujours très écoutés des gouverneurs - s'opposaient en force à toute réforme politique; au Bas-Canada, les partisans nationalistes et républicains de Papineau (on commençait tout juste à les appeler «les Rouges») étaient voués en priorité au rappel de l'Union et attirés par l'idée de l'annexion aux États-Unis.
Les réformistes durent travailler fort: à s'attirer des alliés, dans le clergé, par exemple, et parmi les immigrants, surtout les Irlandais; à rallier l'opinion publique; enfin à roder un parti politique bien structuré autour d'un programme précis. Enfin, c'est l'arrivée du comte d'Elgin comme gouverneur général en 1847 qui leur assura la victoire.
L'apport de Lord Elgin
De la plus haute noblesse écossaise et ancien d'Oxford, lord Elgin était un homme d'une culture extraordinaire et d'une courtoisie remarquable. Il maîtrisait parfaitement le français, et il arriva au Canada à la fois déterminé à mettre un terme à toute mesure d'assimilation et à inaugurer la pratique du gouvernement responsable.
C'est avec beaucoup de fierté qu'au début de mars 1848 il invita LaFontaine, leader de la majorité en Chambre, à former un gouvernement dont il s'engageait à suivre désormais les avis. Ce faisant, lord Elgin marquait la fin de l'ère coloniale au Canada. À l'avenir, le gouverneur - comme le souverain - ne jouera plus qu'un rôle d'arbitre entre les partis politiques. Il régnera, mais ne gouvernera pas.
Lord Elgin voulut démontrer clairement aux Canadiens français que le gouvernement responsable n'était pas un simulacre. C'est pourquoi il décida, lors de l'ouverture solennelle du Parlement, le 18 janvier 1849, de prononcer le discours du trône en français. C'était une manière spectaculaire à la fois d'annoncer le rappel de l'article 41 de l'Acte d'union, qui proscrivait l'usage officiel du français, et d'inaugurer une tradition à laquelle ses successeurs n'ont jamais voulu déroger.
Plus encore, c'est aussi pourquoi il donna son appui à la proposition de LaFontaine d'indemniser les personnes qui avaient subi des dommages au cours de la répression de la rébellion de 1837.
Fureur torie
C'est l'assentiment royal qu'il accorda à cette dernière mesure le 25 avril 1849 qui provoqua dans toute sa fureur la violence des Tories montréalais. À sa sortie du parlement, ces derniers accueillirent le gouverneur avec une pluie d'injures et de légumes pourris. Puis les Tories déclenchèrent l'émeute: ils mirent le feu à l'immeuble du Parlement et à ses bibliothèques, saccagèrent la maison de LaFontaine et ses dépendances ainsi que celles de plusieurs ministres. Enfin, le 20 avril, lorsque lord Elgin revint à sa résidence officielle, le château de Ramezay, ils s'attaquèrent une deuxième fois directement à sa personne: son carrosse fut bombardé de pavés.
Ce n'est pas avant l'automne que le calme revint à Montréal. Mais le gouvernement responsable était acquis, et l'étape décisive de l'évolution vers l'autonomie de toutes les provinces de l'Amérique britannique du Nord avait été franchie. Pour les Canadiens français, l'Union, conçue pour les écraser, leur procurait maintenant le pouvoir de déterminer leur avenir.
Dès 1848, LaFontaine et ses ministres se mirent donc à élaborer tout un ensemble de réformes qui allaient changer à jamais le Bas-Canada: dans les Cantons-de-l'Est et la région du Saguenay, une nouvelle politique de colonisation, l'établissement de colons francophones et l'amélioration des méthodes agricoles; dans les seigneuries, transformation, puis en 1855 abolition du régime. En éducation, ils fondèrent un nouveau système scolaire pour les écoles primaires et multiplièrent les collèges classiques.
Et, toujours à l'initiative de LaFontaine, ils commencèrent à se faire un nouveau Code civil, synthèse des anciennes coutumes françaises, du Code napoléonien et de la Common Law. Avec ce code comme pierre d'assise, ils purent éventuellement assurer la pérennité légale de leurs réformes.
Puis, tout en transformant l'administration, ils s'emparèrent de la fonction publique, réservée jusqu'alors surtout aux anglophones. Aussitôt assermenté comme premier ministre en 1848, LaFontaine entreprit une restructuration de la loi électorale, du système municipal, des bureaux d'enregistrement et des tribunaux; et il vit à ce que tous les postes ainsi créés soient largement accessibles aux «siens».
Un réveil
Le premier ministre présida aussi à un important réveil culturel, et cela surtout par le soutien qu'il donna à la presse. Inspirés par ses partisans, beaucoup de jeunes talents voulaient participer à la campagne pour la conquête du gouvernement responsable. Dès 1842, ils y contribuaient par leurs écrits dans les deux grands journaux de Montréal et de Québec ainsi que dans la prolifération de petites feuilles enthousiastes où paraîtront, en tranches, les premiers chapitres de la grande histoire de Garneau, des poèmes de Jacques Crémazie, les écrits de Pierre Chauveau et des pièces d'Antoine Gérin-Lajoie.
En 1849, LaFontaine garantissait la survie de ces journaux en leur distribuant les annonces de plusieurs ministères du gouvernement ainsi que les comptes rendus des tribunaux. Il en rendait ainsi la lecture obligatoire à tous ceux qui, de plus en plus nombreux, dépendaient pour vivre des décisions de l'administration.
Pour tous les Canadiens français, les grandes réalisations de LaFontaine ouvrirent des voies enrichissantes et nouvelles dans les domaines de l'administration, de la colonisation, du droit, de l'éducation, de la culture...
Certes, sa maison est intimement liée à son oeuvre: à la reconnaissance officielle du français et à la conquête du gouvernement responsable, c'est-à-dire au passage du Canada à l'expérience démocratique. Mais plus encore, elle doit demeurer le témoin vivant de l'élan culturel et social de la génération canadienne-française des années 1840-1855, celles-là qu'on nomme «les années LaFontaine».
Jacques Monet : Historien et membre de la Commission des lieux et monuments historiques du Canada (1995-2005)


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