Regards sur une Amérique qui fascine

La grande scission

17. Actualité archives 2007



(Dernier texte d'une série de huit)

Sitôt qu'on y réfléchit un peu, on doit, je pense, convenir que le concept d'«antiaméricanisme» est si manifestement absurde que personne ne devrait le prendre au sérieux et tellement confusionnel qu'il serait sage de le bannir de notre vocabulaire.
En ne nommant rien de précis pour s'y opposer radicalement, un tel concept est sans doute unique dans notre vocabulaire et toute autre composition lexicale construite sur le même modèle (anticanadianisme, anti-italianisme, et ainsi de suite) en fait apparaître immédiatement la totale indécidabilité. Car que pourrait bien vouloir dire, par exemple, être contre (anti) l'Italie envisagée comme une et comme un tout, et cela, au point de faire de cette opposition une doctrine (isme) et donc un principe systématiquement appliqué ?
De plus, en tendant à faire de tout opposant à quoi que ce soit d'américain un antiaméricaniste, l'accusation finit par s'appliquer à tout le monde sans exception -- puisque tout le monde a bien des réserves et des critiques à formuler à l'endroit de l'un ou l'autre aspect de cet ensemble flou et largement inassignable que constitue l'Amérique.
De la même manière, puisque tout le monde, cette fois, aime et admire l'un ou l'autre aspect de cet ensemble flou et largement inassignable que constitue l'Amérique, il doit s'ensuivre que chacun de nous est et n'est pas antiaméricaniste.
Dans ces exemples, comme dans tous les autres qu'on pourra invoquer, le concept d'antiaméricanisme reste un mystère si profond qu'aucune analyse, je le crains, ne parviendra à l'élucider. Si j'ai en cela raison, nous voici parvenus à une impasse.

Pour en sortir, je suggère d'en appeler à Ludwig Wittgenstein, plus précisément à sa recommandation de ne pas nous attarder à la recherche de la signification d'un mot qu'il s'agirait de progressivement cerner par analyse conceptuelle, mais de regarder plutôt comment il est utilisé. La manoeuvre est féconde. En effet, on observe alors vite qu'antiaméricanisme est toujours utilisé comme une injure et sert à discréditer un propos, à réduire au silence, à interdire de penser et à étouffer tout esprit critique.
Parmi tous les brouillages entretenus par le concept d'antiaméricanisme, je voudrais m'arrêter ici à l'occultation de la nécessaire distinction entre un peuple et son gouvernement. Plus précisément, je voudrais attirer l'attention sur les résultats de sondages récents menés auprès de la population américaine et concernant ses attentes et valeurs relativement à d'importantes questions de politique intérieure et de politique étrangère. Ces attentes et valeurs sont à ce point opposées aux politiques effectivement menées par le gouvernement américain que, si on devait conserver le concept d'antiaméricanisme tel qu'il est d'ordinaire utilisé, c'est d'abord au peuple américain qu'il faudrait l'appliquer.
Il y a là, évidemment, une contradiction à ce point intolérable que le discours dominant évite soigneusement de l'affronter. Il y parvient notamment en ne rapportant à peu près jamais, du moins aux États-Unis et dans l'arène publique, les remarquables résultats de sondages comme ceux que je vais à présent rappeler.
Multi ou unilatéral ?
À l'automne 2004, Bush II, revenant sur les débats avec John Kerry auquel il participait à ce moment-là dans le cadre de la campagne électorale présidentielle, s'efforçait de se démarquer de son adversaire en affirmant ce qui suit : «J'ai assisté à de nombreux sommets, mais aucun d'eux n'a jamais envisagé de déposer un tyran ou d'amener un terroriste devant les tribunaux. [...] Le travail du président est de défendre les États-Unis [...] Jamais je ne lierai la sécurité des États-Unis à l'accord de la communauté internationale [...], le recours à l'armée pour défendre les États-Unis ne doit en aucun cas être soumis au veto de pays comme la France.»
Ces propos visaient, bien entendu, à laisser entendre qu'en matière de politique étrangère John Kerry était un «multilatéraliste», tandis que Bush lui-même était «unilatéraliste». Ils ont été largement entendus et rapportés comme tels. En situant de la sorte leur candidat, les organisateurs de la campagne de Bush crurent sans doute adopter un point de vue populaire.
Un sondage PIPA/Knowledge Network dont les résultats ont été rendus publics à la fin avril 2003 aurait dû mettre en garde contre de telles velléités. À un moment où une massive campagne propagandiste alléguait, faussement, que l'Irak possédait et qu'elle avait l'intention d'utiliser des armes de destruction massive et liait, toujours faussement, ce pays aux attaques terroristes du 11 septembre 2001, l'opinion publique américaine, tout en «appuyant fortement la guerre en Irak», n'en rejetait pas moins l'ambition du gouvernement américain de jouer un rôle «unilatéral et militaire» dans les affaires internationales. En fait, à cette date, seulement 12 % des répondants souhaitaient voir leur pays jouer un «rôle prééminent de leader dans les affaires du monde», et 76 % d'entre eux préféraient plutôt qu'il «se joigne aux autres pays pour résoudre les problèmes internationaux».
À un moment où leur pays n'a pu obtenir l'aval du Conseil de sécurité des Nations unies pour se lancer en guerre et où l'ONU est typiquement présentée comme une force «antiaméricaine» (sic), l'appui à cette institution reste remarquablement fort. Ainsi, 88 % des répondants estiment que l'autorisation du Conseil de sécurité était et reste souhaitable et une majorité préférerait que l'ONU, plutôt que les États-Unis, dirige les missions humanitaires ou de «restauration de la démocratie» ainsi que d'éventuelles nouvelles guerres contre d'autres pays.
Pourtant mal informés
Une recherche publiée par le même organisme en octobre 2003 et réalisée à partir de sept sondages d'opinion vient confirmer une impression que l'on a à la lecture des données précédentes, à savoir que les Américains sont typiquement mal informés des bases factuelles à partir desquelles sont prises les décisions de leur gouvernement en matière de politique étrangère : 48 % pensent par exemple qu'il y a un lien entre l'Irak et al-Qaïda; 22 % que des armes de destruction massive ont été trouvées en Irak; et ainsi de suite. Dressant une liste de ces erreurs factuelles, les chercheurs ont montré que leur nombre était corrélé à l'appui à la guerre.
Une des conclusions de l'enquête mérite notre attention : «On sera tenté de penser que ces erreurs factuelles proviennent de ce que des personnes ne font pas assez attention aux informations : mais, en fait, ceux qui sont attentifs n'ont pas moins de chance d'être dans l'erreur. Et parmi ceux qui écoutent surtout la chaîne Fox, ceux qui écoutent attentivement les nouvelles ont plus de chances d'être dans l'erreur.»
Une autre enquête, menée cette fois par Global Views en 2004 allait dans la même direction, en mettant en évidence l'écart alors grandissant entre les options des élites et des dirigeants et celles du public. Notant la disparité, voire en certains cas, la radicale opposition entre les points de vue du public et ceux des «leaders», le rapport concluait : «Les dirigeants ne se rendent pas compte que le public favorise la participation au Tribunal international, à l'Accord de Kyoto sur le réchauffement planétaire et aux forces de maintien de la paix de l'ONU. Ils ne se rendent pas compte, non plus, que le public préfère la soumission à des décisions collectives au sein de l'ONU ou à des décisions même défavorables de l'OMC et qu'il voudrait donner à l'ONU le pouvoir de taxer des choses comme les ventes d'armes ou de pétrole.»
Ils le savent bien
Je pense qu'il est manifestement faux que les «dirigeants» ne se rendent pas compte de tout cela, bien au contraire, et que bien des aspects de la vie politique américaine n'ont aucun sens si ce n'est à la lumière de l'hypothèse inverse. Cependant, les substantielles divergences d'opinion constatées dans cette enquête sont bien réelles, comme le montrent tous les sondages plus récents.
Sur le plan du réchauffement planétaire, par exemple, un sondage d'opinion de juillet 2005 montre qu'une immense majorité (86 %) des gens, aux États-Unis, pense que le gouvernement américain devrait oeuvrer à limiter les gaz à effet de serre et 73 % que leur pays devrait «être partie prenante aux ententes de Kyoto sur la réduction du réchauffement planétaire». Le même sondage montre en outre que 43 % des Américains pensent que le président Bush souhaite cette participation -- et que seulement 43 % savent qu'il s'y oppose.
Il y a là un trait remarquable de l'opinion publique américaine, laquelle défend des positions très éloignées de celles de ses dirigeants, mais les défend malgré une très considérable ignorance des faits concernés. On peut penser que si on comblait ce déficit de connaissance, cela conduirait l'opinion publique américaine à mieux défendre ses positions et à s'y tenir plus fermement encore.
Car, concrètement, ce sont des gens vivant pour un grand nombre dans des conditions économiques difficiles et qui sont littéralement bombardés de propagandes destinées à leur inculquer de grandes peurs -- des «terroristes», des «musulmans» et ainsi de suite -- qui préconisent malgré tout de s'en remettre à la communauté internationale et à l'ONU pour lutter contre le terrorisme, à cette ONU que la même propagande dépeint typiquement comme «antiaméricaine». De la même manière, c'est une population à qui certaines options ne sont pour ainsi dire jamais présentées comme étant simplement envisageables par les institutions dominantes (par exemple : un système public de soins de santé) qui les préfèrent tout de même.
Si on admet, comme je pense qu'on devrait le faire, d'une part, que bon nombre de nos problèmes les plus pressants et les plus graves ne peuvent être résolus en dehors du cadre d'un cosmopolitisme viable et du respect du droit international, d'autre part, que la réalisation d'un tel cosmopolitisme ne pourra s'accomplir que contre la volonté des institutions dominantes, alors il n'est pas irrationnel de trouver, dans l'état de l'opinion publique américaine, une raison d'entretenir un modeste espoir.
Normand Baillargeon
_ Essayiste et professeur au département d'éducation et de pédagogie de l'Université du Québec à Montréal


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