La grande illusion

Accommodements - Commission Bouchard-Taylor

André Boisclair est un homme intelligent et il savait fort bien que son orientation sexuelle le rattraperait dans cette campagne et qu'elle serait décriée publiquement ou dans le secret des réunions de cuisine. Toutefois, un peu partout dans les lieux bien éduqués, on avait choisi de faire comme si et de ne pas inscrire son homosexualité dans la colonne de ses handicaps politiques. On avait choisi de faire comme si tout le Québec avait évolué sur cette question de société au même rythme que Montréal.
On avait choisi de faire comme si le discours social essentiellement urbain de tolérance et d'ouverture, de cosmopolitisme serein et d'accueil des différences était devenu le discours et la croyance de tous les Québécois. J'ai longtemps partagé cette grande illusion, que l'increvable démagogue Louis Champagne est venu souligner avec ses propos homophobes à la radio, tout comme le discours homophobe et misogyne du candidat adéquiste Jean-François Plante. Pourtant, d'autres événements auraient dû nous rappeler que le vieux Québec conservateur n'avait pas rendu l'âme.
Je me souviens de Jeff Fillion et de milliers de personnes, dont Mario Dumont, protestant pour qu'il conserve le droit à l'injure, au racisme et à la discrimination. Dans les milieux très urbains que je fréquente, on avait vu cette poussée d'urticaire social comme une sorte d'aberration regrettable mais pittoresque: les derniers Mohicans de la planète Québec. J'essayais de dire que le Québec n'avait pas évolué au même rythme que son discours officiel et on me répondait parfois que je tombais dans le colonialisme: Montréal progressiste, régions conservatrices.
Puis, le centre du Québec, le royaume de Fillion, a fait confiance à Stephen Harper. Encore une fois, on n'y a vu qu'une aberration historique passagère. Ces Québécois avaient eu une poussée de fièvre délirante car, rappelait-on, le vrai Québec, c'était celui qui s'était opposé à la guerre en Irak, qui avait légalisé l'avortement, favorisé le contrôle des armes à feu et ouvert la porte aux mariages entre conjoints de même sexe. Dans cette approche unanimiste et optimiste, on oublie un Québec qui n'est pas si ancien, celui de l'Union nationale, du Parti créditiste, on oublie des décennies de nationalisme socialement conservateur et profondément religieux, une grande partie de la population des régions qu'on pourrait appeler les «victimes» de la Révolution tranquille. On oublie surtout que les lois et les règlements changent rapidement les droits mais modifient très lentement les croyances, les valeurs sociales et les comportements individuels. Comme le soulignait avec justesse Jean Charest à propos de l'égalité des femmes, il n'est pas facile de changer en situation de fait une situation de droit.
Plus récemment, le code de conduite a fait les choux gras de la télé montréalaise, qui a pris le parti d'en rire plutôt que de se demander si ce texte n'avait pas des résonances profondes dans des dizaines de milliers de foyers québécois. Des dizaines de communautés en région se sont reconnues dans les craintes ignorantes d'Hérouxville. Dans beaucoup de régions où on n'a jamais vu un musulman sauf à la télé, pris une bière avec un homosexuel (car ils se cachent), loué un appartement à un Haïtien ou employé une lesbienne, l'homosexualité, l'avortement, le mariage gai, le hidjab, l'immigration, tous ces phénomènes qui vivent ouvertement en ville sont perçus, en partie avec raison, comme des signes de dissolution du «vrai» Québec, comme la fin d'une époque qu'on aimait. C'est ce bassin encore important de citoyens que cible Mario Dumont en jouant les accommodements déraisonnables, les bulletins avec des notes et le refus des libérations conditionnelles aux récidivistes. Mario Dumont, originaire de Rivière-du-Loup, sait très bien que le vieux Québec est encore bien vivant.
En simplifiant, on pourrait dire que la société québécoise possède deux pères: Lionel Groulx et René Lévesque. Le conservatisme social protecteur de la communauté nationale menacée et le progressisme étatique qui veut asseoir la nation dans la modernité et le progrès. C'est contre Lionel Groulx que s'est faite la Révolution tranquille, contre le giron religieux, mais avec la fierté nationale. D'un point de vue social, le Québec est devenu, grâce au Parti québécois, une des sociétés les plus progressistes du monde. Le discours progressiste du PQ sur le Québec inclusif dans sa diversité est devenu le discours québécois, la description officielle de ce que nous sommes. Ceux qui ont contribué à rédiger ce texte -- j'en fais partie -- ne se sont jamais demandé s'il avait été lu et accepté par tout le monde.
Parce que nous défendions et codifions des valeurs universelles, nous étions certains que ces valeurs faisaient l'unanimité. Proclamer son adhésion à des valeurs et pratiquer la mise en application de ces valeurs dans le quotidien, c'est deux choses. Ces nouvelles valeurs «québécoises» sont nées essentiellement des bouleversements qu'a connus Montréal. Les problèmes qu'elles tentent de résoudre sont presque exclusivement de Montréal. La question linguistique est montréalaise, tout comme le sont, dans la vie quotidienne, le port du hidjab, l'intégration massive des immigrants, les gangs de rue, la présence de plus en plus affirmée de la communauté gaie ou la place des religions à l'école. De larges couches de la population en région, des gens qui ne sont ni racistes ni foncièrement homophobes, vivent ces bouleversements de la société non pas dans leur vie quotidienne mais à travers les médias. Ils ont l'impression qu'on construit un nouveau pays qui n'est pas nécessairement le leur, un pays dans lequel on accueille des femmes voilées et dans lequel on bannit les crucifix, un pays multicolore alors qu'ils l'ont toujours vu uniformément blanc. Et pour défendre leur identité qu'ils sentent menacée, ces gens des régions affirment finalement haut et fort ce conservatisme qui fait partie de leur identité.


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