Bulletin du lundi

La figure du repenti

Chronique de Robert Laplante

Une semaine de désolation. Une de plus dans un Québec glauque comme une province canadian sans horizon. Il y avait comme une atmosphère de lendemain de brosse après que Michel Tremblay fut sorti du tourbillon pour donner l'heure juste. La Presse, toujours aussi minable, n'a évidemment pas publié d'excuses à la une pour le traitement odieux qu'elle a fait subir au grand dramaturge.
Il fallait le faire, tout de même ! Déformer l'esprit et la lettre de ses propos par une manchette pareille à la toute veille d'une élection partielle et au moment où Denis Lessard publiait des révélations puantes sur les manœuvres du cabinet Charest autour de la manipulation de l'échéancier des hausses de tarifs prévisibles à la SAAQ ( La Presse, 10 avril). C'est tout à fait l'esprit Gesca, ce parti pris pour la mise en scène, pour le sensationnalisme dépresseur, pour le rabaissement systématique de tout ce qui peut donner de l'altitude aux aspirations de notre peuple.
C'était un article moche, qui a déclenché la mécanique infernale mais combien prévisible d'une tempête médiatique dans laquelle s'est laissée ballottée une presse écrite et électronique paresseuse et aussi médiocre qu'à l'accoutumée. Le petit cercle des scribouillards et des jaspineux de studio s'en est donné à cœur joie. C'était de la radio facile, du jaunisme de pisse-copie, de la télé-poubelle, nous avons eu droit à la totale. On attend avec fébrilité le prochain numéro du Trente, le canard de la confrérie, pour lire les articles de fond sur la gestion journalistique de ce grand niaisage téléguidé et qu'ils ont été nombreux à vouloir nous faire prendre pour un vrai débat.
Les médias fonctionnent en boucle, partout, mais c'est pire dans une bourgade, ça tourne plus intensément, ça devient vite omniprésent et obsessif. Des propos tordus, mal rapportés et franchement manipulés lancés dans la machine et c'est parti, ça prend un temps fou avant d'être rattrapable. Et ça fait du dégât, mais le monstre se nourrit de lui-même et recycle sa propre platitude pour se faire de la nouvelle avec le retour sur les événements, les éclaircissements et tout le protocole de maquillage pour faire oublier que la médiocrité engendre la médiocrité. Plusieurs ont dû se mordre la langue au lendemain de la mise au point de Michel Tremblay.
Plus nombreux encore ont dû être ceux-là qui se sont désolés de voir autant de figures connues de la lutte nationale s'être fait prendre dans cette sotte valse de propos mal-à-propos. Il nous faut des esprits critiques, pas des agités qui se sentent obligés de dire quelque chose dès qu'un tâcheron leur plante un micro sous le nez. Les indépendantistes ont beaucoup de difficulté à composer avec le cirque médiatique. Ils sont trop nombreux à s'imaginer que le cartel peut être aisément utilisé à l'avantage de notre lutte, à se penser à l'abri du simulacre. Peut-être sont-ils trop nombreux à confondre la quête de notoriété avec l'efficacité militante.
Par-delà les injures, les déclarations émotives mal avisées et les affirmations grossières, une chose restera de cet épisode trouble, une toute petite chose. La petite rancœur, celle qui insidieusement sape le moral, détruit la noblesse du sentiment et mine le socle de la solidarité. Le malaise qui est apparu en révèle plus sur les ravages de l'inhibition que sur tout autre chose. La critique à l'égard d'un PQ indigent intellectuellement, incapable de reprendre l'initiative idéologique et de capitaliser sur la déroute libérale reste à faire. Elle ne pouvait pas être faite dans le format que lui a donné la grosse Presse. Elle sera tout simplement plus difficile maintenant que cet épisode a eu lieu.
La grande contribution de Gesca en cette matière aura d'abord servi à cela. Et elle aura, du fait même, servi de catalyseur. Une anxiété s'est exprimée qui ne trouve pas à se canaliser dans une forme féconde de débat. A l'évidence, le nouveau leadership est trop évanescent pour ouvrir un chantier aussi exigeant. Les émotions suscitées par ce qu'évoque la rupture appréhendée avec l'idéal indépendantiste ne sont pas toutes jolies. Et elles ne sont certainement pas toutes au service de la lucidité et du combat. Elles brouillent bien des arguments rationnels, expliquent en partie l'indiscipline impulsive et minent aisément les échanges. Surtout quand, au surplus, elles sont attisées par la manipulation comme celle à laquelle nous avons eu droit grâce aux bons offices de Gesca. Mais elles sont en parfaite résonance avec ce que Jean Bouthillette nous a appris, dans Le Canadien français et son double, des réflexes culturels d'autodestruction. Les forces qui cherchent à nous oblitérer font bel et bien violence à ce que nous sommes, cela atteint l'être.
Incapables « de sortir des temples de paroles » (Félix Leclerc) parce que privés d'une action authentique - c'est-à-dire d'une action s'inscrivant dans un champ de forces délimité par l'adversité et marqué par un opposant identifiable - de trop nombreux militants retournent contre eux, contre le mouvement la rage impuissante née de l'incapacité de nommer le monde correctement. Cela pervertit jusqu'à la capacité de canaliser l'énergie et les empêche de prendre le réel à bras-le-corps. Le combat national deviendrait davantage une lutte pour faire violence à notre mentalité qu'un affrontement pour briser un carcan. La lutte se mue en parlote, les incantations succèdent aux phrases creuses des faiseurs d'image. Et les procès d'intention usurpent l'analyse.
Délibérément ou pas, Gesca a cherché, avec cette manchette frelatée, à donner une forme plus vraisemblable à une figure idéologique que les inconditionnels du Canada appellent désespérément. C'est la figure du repenti que La Presse cherchait à construire en déformant la pensée de Michel Tremblay. C'est ce qui explique la une, ce sensationnalisme, la disproportion du fait et de son traitement. Voilà pourquoi il a été présenté comme un trophée de chasse, brandi comme une icône de la renonciation.
Gesca veut construire des figures d'autorité qui endosseraient le consentement à la minorisation. C'est une recherche frénétique au Qué-Can, on veut trouver de ces porte-parole qui ne nieraient pas avoir « rêvé » à l'indépendance, qui se présenteraient désormais comme des réalistes qui, ayant actualisé leur position, nous inviteraient « à passer à autre chose. » Et à qui l'establishment réserverait les égards dus aux enfants prodigues : une chaire, de la visibilité médiatique, des fonctions politiques.
Les inconditionnels du Canada voudraient nous faire penser que la souveraineté s'oppose à la prospérité (version Claude Castonguay) ou à la modernité (version René-Daniel Dubois, par exemple) alors qu'elle renvoie à la définition de la nation. Les arguments du repentir ne serviront qu'à maquiller des alibis. Ils ne serviront qu'à justifier des conduites de régression, qu'à enrober dans une rhétorique un consentement qui serait autrement insupportable s'il était fait dans les termes mêmes dans lesquels il se pose objectivement : celui du retour à l'acceptation non seulement du statut mais encore du destin de minoritaire, de l'existence en laisse.
Le repenti sera donné pour l'incarnation d'une troisième voie, celle qui permettrait d'avoir l'air de passer outre à la responsabilité de soi-même, de s'imaginer accompli pour avoir renversé quelques tendances et surtout pour se faire croire que les gains sont pérennes. Il nous sera présenté comme celui qui s'est affranchi des exigences de la dignité en accusant ceux-là qui y tiennent de céder au ressentiment. Il se pensera délivré de la lassitude d'avoir à être lui-même sous le joug pour mieux s'accommoder de ce qu'on le laissera faire.
Le discours de la servitude sera ainsi sublimé au point de nous présenter heureux d'être enfin délestés de la vitale obligation de se poser dans le monde. Les branchés sont nombreux en divers milieux à s'activer pour nous convaincre du bonheur de vivre sous un nom d'emprunt. Nous avons quelques succès à l'étranger, là où les gens ont des noms, mais à qui le nôtre importerait peu parce qu'il compte si peu pour nous-mêmes. Il faudrait voir de la grandeur dans l'effort de mieux chercher à s'oblitérer soi-même et se trouver ouvert et tolérant de ne point s'en indigner. Et recommencer à vivre dédoublés: Qué-Can forever.
La figure du repenti qu'on voudrait nous présenter comme désirable, traduit la recherche éperdue d'un nouveau discours de capitulation devant notre statut d'infériorité dans le Canada accepté comme il est. Le repenti se présentera au-dessus de tout cela, immunisé contre la négation, tenant tout entier dans l'approximation des signes de son existence paradoxale dans une présence tolérée à la seule condition d'être dénaturée. Disposé à négocier son espace dans un éternel plaidoyer pour quêter les moyens de s'arracher une vie. Heureux de confondre la fierté avec la satisfaction de se bricoler, parce qu'incapable de faire la différence entre l'obstacle authentique et l'empêchement.
Raymond Bachand aura été un précurseur chez les notables. On en cherche d'autres. Les raisonnables sont promis à un bel avenir. La figure du repenti est désormais une pièce maîtresse de l'arsenal idéologique. Elle avancera sous le signe de la saine critique et du débat vertueux, se nourrissant au moins autant des faiblesses du PQ que du désir névrotique de se faire approuver. Elle nous présentera les traits de la soumission avec le sourire béat de qui se trouve satisfait d'être porté par des forces auxquelles il s'abandonne.

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Robert Laplante135 articles

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Robert Laplante est un sociologue et un journaliste québécois. Il est le directeur de la revue nationaliste [L'Action nationale->http://fr.wikipedia.org/wiki/L%27Action_nationale]. Il dirige aussi l'Institut de recherche en économie contemporaine.

Patriote de l'année 2008 - [Allocution de Robert Laplante->http://www.action-nationale.qc.ca/index.php?option=com_content&task=view&id=752&Itemid=182]





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